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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dans Les Brandes, 1877

Les cheveux

Maurice Rollinat· 18 quatrains, alexandrins, 72 vers

J'aimais ses cheveux noirs‖ comme des fils de jaisEt toujours parfumés‖ d'une exquise pommade,Et dans ces lacs d'ébène‖ où parfois je plongeaisS'assoupissait toujours‖ ma luxure nomade.

Une âme, un souffle, un cœur‖ vivaient dans ces cheveuxPuisqu'ils étaient songeurs,‖ animés et sensibles,Moi, le voyant, j'ai lu‖ de bizarres aveuxDans le miroitement‖ de leurs yeux invisibles.

La voix morte du spectre‖ à travers son linceul,Le verbe du silence‖ au fond de l'air nocturne,Ils l'avaient : voix unique‖ au monde que moi seulJ'entendais résonner‖ dans mon cœur taciturne.

Avec la clarté blanche‖ et rose de sa peauIls contrastaient ainsi‖ que l'aurore avec l'ombre ;Quand ils flottaient, c'était‖ le funèbre drapeauQue son spleen arborait‖ à sa figure sombre.

Coupés, en torsions‖ exquises se dressant,Sorte de végétal,‖ ayant l'humaine gloire,Avec leur aspect fauve,‖ étrange et saisissant,Ils figuraient à l'œil‖ une mousse très noire.

Épars, sur les reins nus,‖ aux pieds qu'ils côtoyaientIls faisaient vaguement‖ des caresses musquées ;Aux lueurs de la lampe‖ ardents ils chatoyaientComme en un clair-obscur‖ l'œil des filles masquées.

Quelquefois ils avaient‖ de gentils mouvementsComme ceux des lézards‖ au flanc d'une rocaille,Ils aimaient les rubis,‖ l'or et les diamants,Les épingles d'ivoire‖ et les peignes d'écaille.

Dans l'alcôve où brûlé‖ de désirs éternelsJ'aiguillonnais en vain‖ ma chair exténuée,Je les enveloppais‖ de baisers solennelsÉtreignant l'idéal‖ dans leur sombre nuée.

Des résilles de soie‖ où leurs anneaux mêlésS'enroulaient pour dormir‖ ainsi que des vipères,Ils tombaient d'un seul bond‖ touffus et crespelésDans les plis des jupons,‖ leurs chuchotants repaires.

Aucun homme avant moi‖ ne les ayant humés,Ils ne connaissaient pas‖ les débauches sordides ;Virginalement noirs,‖ sous mes regards pâmésIls noyaient l'oreiller‖ avec des airs candides.

Quand les brumes d'hiver‖ rendaient les cieux blafards,Ils s'entassaient, grisés‖ par le parfum des fioles,Mais ils flottaient l'été‖ sur les blancs nénupharsAu glissement berceur‖ et langoureux des yoles.

Alors, ils préféraient‖ les bluets aux saphirs,Les roses au corail‖ et les lys aux opales ;Ils frémissaient au souffle‖ embaumé des zéphirsSimplement couronnés‖ de marguerites pâles.

Quand parfois ils quittaient‖ le lit, brûlants et las,Pour venir aspirer‖ la fraîcheur des aurores,Ils s'épanouissaient‖ aux parfums des lilasDans un cadre chantant‖ d'oiseaux multicolores.

Et la nuit, s'endormant‖ dans la tiédeur de l'airSi calme, qu'il n'eût pas‖ fait palpiter des toiles,Ils recevaient ravis,‖ du haut du grand ciel clair,La bénédiction‖ muette des étoiles.

Mais elle blêmissait‖ de jour en jour ; sa chairQuittait son ossature,‖ atome par atome,Et navré, je voyais‖ son pauvre corps si cherPrendre insensiblement‖ l'allure d'un fantôme.

Puis à mesure, hélas !‖ que mes regards plongeaientDans ses yeux qu'éteignait‖ la mort insatiable,De moments en moments,‖ ses cheveux s'allongeaientEntraînant par leur poids‖ sa tête inoubliable.

Et quand elle mourut‖ au fond du vieux manoir,Ils avaient tant poussé‖ pendant son agonie,Que j'en enveloppai‖ comme d'un linceul noirCelle qui m'abreuvait‖ de tendresse infinie.

Ainsi donc, tes cheveux‖ furent tes assassins.Leur perfide longueur‖ à la fin t'a tuée,Mais, comme aux jours bénis‖ où fleurissaient tes seins,Dans le fond de mon cœur‖ je t'ai perpétuée.

Versification

Forme
18 quatrains (quatrains)
Rimes
18(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
18 quatrains
Mots à la rime
a jais / plongeais masculine, classiqueb pommade / nomade féminine, classiquea cheveux / aveux masculine, classiqueb sensibles / invisibles féminine, classiquea linceul / seul masculine, classiqueb nocturne / taciturne féminine, classiquea peau / drapeau masculine, classiqueb l'ombre / sombre féminine, classiquea dressant / saisissant masculine, classiqueb gloire / noire féminine, classiquea côtoyaient / chatoyaient masculine, classiqueb musquées / masquées féminine, classiquea mouvements / diamants masculine, classiqueb rocaille / d'écaille féminine, classiquea éternels / solennels masculine, classiqueb exténuée / nuée féminine, classiquea mêlés / crespelés masculine, classiqueb vipères / repaires féminine, classiquea humés / pâmés masculine, classiqueb sordides / candides féminine, classiquea blafards / nénuphars masculine, classiqueb fioles / yoles féminine, classiquea saphirs / zéphirs masculine, classiqueb opales / pâles féminine, classiquea las / lilas masculine, classiqueb aurores / multicolores féminine, classiquea l'air / clair masculine, classiqueb toiles / étoiles féminine, classiquea chair / cher masculine, classiqueb atome / fantôme féminine, classiquea plongeaient / s'allongeaient masculine, classiqueb insatiable / inoubliable féminine, classiquea manoir / noir masculine, classiqueb agonie / infinie féminine, classiquea assassins / seins masculine, classiqueb tuée / perpétuée féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dans Les Brandes, Poèmes Et Rondels, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, EDITEURS, 1883· numérisation poesies.net· Sources