Fin d’œuvre, 1919· Les songes (Dernières poésies)
L’opération
Pour la disputer à la tombe,La jeune dame au teint si blanc,On doit lui retirer d’un flancL’énorme tumeur qui le bombe.
L’opération est fixée,Elle sait le jour, la terreur,Le dégoût suprême, l’horreurOccupent toute sa pensée.
Sans trêve une peur lui résumeTous les effrois. On la prendra,Et vivante on l’autopsieraComme un cadavre qu’on exhume.
D’abord confusément sa crainteFigure son obsession,S’égare dans sa vision,Ainsi qu’en un noir labyrinthe.
Spectralement, très vague, commeUn marbre dans l’obscurité,Elle entrevoit sa nuditéSe débattant sous des yeux d’homme.
Ses tempes battent, ses méningesBrûlent, la mort glace ses os,Son œil trouble au fond d’un chaosVoit saigner un amas de linges.
Et puis en pleine conscienceExaspérant son cauchemar,Elle évoque tout d’un regardSatanique de clairvoyance.
Et devant elle, la si douce,Voici mécanique et muet,Souriant, dur, calme, inquiet,Le chirurgien ouvrant sa trousse.
Clairs, polis, de forme savante,Tous les instruments sur leur cuirLuisent nets. Au lieu de les fuirElle y braque son épouvante.
Parmi tout cela qui mord, pince,Tranche le vif et le pourri,Elle cherche le bistouri,Le scalpel au taillant si mince.
Oh ! l’atroce petite lameQui lui fait le froid du crapaud.Elle s’approche de sa peau,Miroite brusquement, l’entame.
Et d’un seul coup lui fend le ventre.A ce moment même, elle sentQu’il en découle tout son sangEt qu’une main crochue y rentre.
Un objet hideux, une masseCela que l’on vient d’arracher.Sourdement, là sur le plancher,Tombe mou comme une limace.
Elle s’imagine livide,Tremblant de tout son corps perclus,Que ses entrailles n’y sont plusEt qu’on recoud son ventre vide.
A peine est-elle revenueDe cette hallucinationQu’elle a pris sa décision,Et quand une voix inconnue
Vient lui dire : « Le chloroformeEst le plus grand magicien,Par lui vous ne sentirez rien,Vous voulez bien qu’on vous endorme ? »
La dame répond bénévole,Ricanant d’un air jovial :« Non, je tiens à garder mon mal ! »– Et l’on s’aperçoit qu’elle est folle.
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fin d’œuvre, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1919· numérisation crcrosnier.fr· Sources