Fin d’œuvre, 1919· Interprétations de poésies d’Edgar Poë
Le palais hanté
I
Dans le plus verdoyant de nos vallons déserts,Au milieu d’un éden hanté par les bons anges,Jadis un beau palais aux murailles étranges,Un rayonnant palais se dressait dans les airs.C’était sur les états du monarque Pensée ;C’était en cet endroit qu’il surgissait du sol.Jamais nul séraphin ne déploya son volAu-dessus d’un manoir à tour plus élancée.
II
Des oriflammes d’or, des drapeaux éclatantsFrissonnaient à son dôme et claquaient par centaines.Tout cela, c’était à des époques lointainesAu plus creux du passé, dans le vieux, très vieux temps.Et puis toutes les fois que dans ces jours paisiblesLe zéphyr se jouait sur l’herbe et les talus,Le long des hauts remparts, blêmes et chevelus,Un arôme entr’ouvrait ses ailes invisibles.
III
Dans cet heureux vallon, le passant attardéDistinguait à travers deux vitres flamboyantesDes esprits qui dansaient en vapeurs ondoyantesAu rythme impérieux d’un luth bien accordé.Près d’un trône où siégeant d’un air fantomatique– Vrai porphyrogénète et seigneur celui-là ! –Dans une majesté digne de son éclatApparaissait le roi du palais fantastique.
IV
Par la porte en rubis qui luisait au milieuPassait et repassait, coulait, coulait sans trêve,Avec l’infinité des vagues sur la grèveEt le crépitement des languettes de feu,Une troupe d’échos dont l’office agréableÉtait tout simplement de dire à l’unissonEt de répercuter d’une exquise façonLa sagesse et l’esprit du maître incomparable.
V
Mais le pouvoir du roi fut soudain ébranléPar des démons vêtus de longs habits funèbres.Ah ! pleurons ! car hélas ! d’éternelles ténèbresPartout se figeront sur lui, le désolé !…Et tout aux alentours de son palais qui tombe,La gloire, pourpre et fleur, qui narguait l’avenir,N’est plus qu’une légende – opaque souvenirDes vieux âges défunts et glacés dans la tombe.
VI
Et maintenant, hélas ! le voyageur peut voirDans ce val, à travers les fenêtres ardentes,De grands spectres que des musiques discordantesFont fantastiquement flotter et se mouvoir,Tandis qu’un peuple fou comme un fleuve en délireFranchit la porte pâle, et pour l’éternitéSe rue en s’engouffrant, hideux d’insanitéEt riant aux éclats, ne pouvant plus sourire !
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fin d’œuvre, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1919· numérisation crcrosnier.fr· Sources