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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Fin d’œuvre, 1919· Interprétations de poésies d’Edgar Poë

Le ver conquérant

Maurice Rollinat· 40 vers

Or, c’est nuit de gala ! durant ces jours de larmes,De nombreux séraphins en pleurs, le front voilé,Sont assis au milieu d’un théâtre isoléPour voir un drame plein d’espérance et d’alarmes.Cependant que l’orchestre aussi doux qu’un soupirOu qu’un souffle qui rôde au fond des atmosphèresJoue extatiquement la musique des sphèresEt s’arrête et reprend pour encor s’assoupir.On aperçoit causant, marmottant à voix basse,Des mimes façonnés à l’image de Dieu ;Et chacun se démène et tourne tant qu’il peut,Infortuné pantin, qui va, passe et repasseAu gré d’êtres géants sans forme ni couleurQui déplacent la scène et dont les ailes fauvesAvec le bruit que font celles des vautours chauvesS’ouvrent en secouant l’invisible malheur.

Ce drame tourmenté, certe, est inoubliableAvec son ombre vaine, insaisissable aimantQu’une foule poursuit sempiternellementSans l’atteindre, à travers un cercle invariable,Un cercle possédé d’un tournoiement fatalQui revient sur lui-même, et toujours recommence :Et l’âme de l’intrigue est beaucoup de démence,Plus encor de péché, de vertige et de mal.

Mais un être rampant que l’on entend à peineFait soudain son entrée – un être inattenduQui, parmi les acteurs, s’avance, affreux, tordu,Rouge de sang, du coin le plus noir de la scène.Il se tord ! il se tord ! tout le tas effrayéFou d’angoisse, devient sa pâture, et chaque angeSe lamente en voyant les dents du ver qui mangeEt mâche des morceaux de sang humain caillé.

Alors tous les flambeaux s’éteignent dans la fête,Et sur chaque fantôme empli de longs effrois,Le rideau, vaste drap mortuaire aux plis froids,Croule avec le fracas d’une brusque tempête.Et les anges debout, dévoilés et pleurant,Affirment que ce drame où l’horreur se consommeEst une tragédie ayant pour titre : « l’Homme ! »Et dont l’humble héros est le ver conquérant !

40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fin d’œuvre, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1919· numérisation crcrosnier.fr· Sources