Fin d’œuvre, 1919· Poésies anciennes
Le ramasseur de bouts de cigares
(Écrit en 1871)
L’ tabac, moi, c’est ça c’ qui m’ parfume !Dʼpuis vingt-cinq ans j’en ai plein l’ bec,Qui soi’ humide ou qui soit secÇa m’est égal pourvu que j’ fume !
Ça console d’ la pauvretéD’ pouvoir suçoter un brûl’ gueule,Pour un misʼrab’ qu’est pas bégueuleC’est un suc’ de pomme enchanté.
Qu’ voulez-vous, j’ suis un meurt-de-faimQui n’ se nourrit que d’ nicotine,J’ raffol’ ben du tabac d’ cantineMais parlez-moi du tabac fin !
En vʼlà z’ un qu’est à la vanilleEt qui vous embaum’ l’estomac !Eh ben ! quoi qu’ ça ; si j’avais l’ sac,J’ voudrais fumer rien que l’ manille.
Auprès d’ la Bourse et dans les gares,Su’ les boulʼvards les plus fameux,Où qu’y a d’ la garce et du gommeux,J’ vas ramasser les bouts d’ cigares.
Y sont crottés comm’un pauv’ chien,Ou ben y nagʼ dans d’ la saliveQu’est pus poisseus’ que d’ l’huil’ d’olive,Eh ! ben tout ça, ça n’ me fait rien.
Pour sauter dʼsus j’ bouscul’ le monde.Du pus loin que j’ les aperçoisJ’ les agripp’ avec mes sal’ doigtsEt j’ te les coll’ dans ma profonde.
L’ vin, ça m’ fait tourner comm’ un’ billeMais c’est encor’ pir’ la liqueur !Un verr’ d’absinth’ ça m’ poiss’ le cœurFaut qu’ dans un coin je l’ dégobille !
Quand j’ suis cuit par mon calumet,J’ vas licher aux fontainʼs WallaceC’est là l’ zinc ed’ la populaceOù c’ qu’on n’y prend jamais d’ plumet.
Pourquoi qu’ les gueux sʼraient d’ la canaillePus tôt q’ ceux qu’ont tout à gogo !Ils l’auront pas toujou l’ magot,Faut qu’ dans la terr’ chacun s’en aille.
Mais l’ camaro mort à moitié,Qui s’en va rasant la murailleSans jamais faire un’ seul’ trouvaille,Eh ben ! cʼt homm’ là y m’ fait pitié.
Entr’ va-nu-pieds mêm’ sans s’ connaîtreY faut s’aider chaq’ fois qu’on l’ peut,Eh ben ! quand y fumʼrait un peuÇa y engourdirait sa faim pʼt’être !
Vʼlà c’ que j’ me dis, et puis vʼlà tout,S’y faut que j’ recommenc’ mes chassesJ’ suis monté sur deux bonn’ z’échassesEt j’y vois clair comm’ un matou.
Ma bourgeois’ est morte, et ma filleS’ fait des rent’ sans m’ donner un sou,Me rʼmarier ! faudrait que j’ sois saoûl !L’ tabac n’ nourrit pas un’ famille.
Avec des pavés pour matʼlasEt les brouillards de nuit pour toiles,J’ couche à l’auberge des étoilesEt j’y dors car j’ suis rudʼment las.
Pus minab’ que des estropiésQui peuv’ moud’ des airs dans un orgue,J’ m’attends ben qu’aux carreaux d’ la MorgueOn verra la plant’ed mes pieds ;
Oh ! là là ! y a pas d’ quoi êt’ crâne !J’ sʼrai réclamé par les médʼcins.Pus féroc’ que des assassinsY m’ôtʼront la cervell’ du crâne.
Eh ben ! quand cʼte songʼri là m’ mord,Et m’ fait loucher comm’ un’ cafarde,J’ me console avec ma bouffarde,Et j’ la fum’ tant qu’ j’emmerd’ la mort.
Après tout, qu’on m’ scie ou qu’on m’ rogne,Qu’on fout’ mes trip’ dans un bocal,Tout ça m’est quasiment égalOn n’ souff’ pus quand on est charogne !
Mais n’ causons pus ! vʼla z’un mirèsAvec sa pouffiass’ en goguette,Y s’essouff à tirer, j’ le guette…J’y ai vu dans la gueule un londrès !
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fin d’œuvre, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1919· numérisation crcrosnier.fr· Sources