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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Fin d’œuvre, 1919· Poésies anciennes

Le champ de bataille

Maurice Rollinat· 32 vers

Milliers d’hommes gisant écrasés dans les boues,Crispant encore leurs doigts à des fusils tordus ;Centaines de fourgons, sans timon et sans roues,Accroupis sur des corps tailladés et fendus ;

Océan de sang noir qui clapote et se fige,Membres rompus, disjoints, disloqués et pourris,Fourniments en lambeaux, et, bizarre prodige,Des cadavres intacts au milieu des débris ;

Chefs, soldats, jeunes, vieux, les chevelus, les chauves,Tous verts, et tatoués de grumeleux caillots ;Turcos hachés grinçant comme des bêtes fauvesSur des ventres ouverts qui perdent leurs boyaux ;

Spahis sur un hussard, lancier sous un zouave ;Bagages pêle-mêle, et caissons fracassés ;Innombrables chevaux pleins de sang et de bave,Geignant sous des dragons l’un sur l’autre entassés ;

Shakos, tambours crevés, gibernes sans cartouches,Baïonnettes sans pointe, et canons sans affûts ;Tas informe et hideux harcelé par les mouches,Et d’où sort, par instants, un murmure confus ;

Cous de décapités penchant leur moignon rougeSur un boulet géant qui semble les railler ;Mulet ruant encor sur le blessé qui bougeEn prenant au hasard un mort pour oreiller ;

Casques pleins de cervelle et de morceaux de crâne ;Piques, sabres, clairons, tortus comme un serpent ;Mourant ayant un air effroyablement crâneAvec sa main coupée et sa cuisse qui pend ;

Voilà ce que l’on voit sur un champ de bataille,Et la puanteur grasse emplit l’air aux aboisPendant que le corbeau coupe, mord, ronge et tailleTous les corps immolés au caprice des rois !…

32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fin d’œuvre, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1919· numérisation crcrosnier.fr· Sources