Fin d’œuvre, 1919· Les songes (Dernières poésies)
Le salisseur
Ce monstre de l’esprit que l’orgueil empoisonneS’acharne à rabaisser tout ce qui n’est pas lui ;Il faut pour le besoin de son rageur ennuiQu’il bave sur l’objet, la bête et la personne.
Par tout ce qu’il entend, qu’il regarde ou qu’il touche,Ses fiels et ses venins continûment aigris,Coulent dans sa parole ainsi qu’en ses écrits,Son rêve est un fumier dont son art est la mouche.
Le vouloir de son geste outrage, impurifie,Et, dans ses vils pensers noircissant la blancheur,Tachant l’immaculé, pourrissant la fraîcheur,Il dégrade la mort comme il souille la vie.
Lui-même, espion subtil de chaque heure qui passe,Creuseuse de la ride et de l’infirmité,Qui sait s’il se dérobe à sa malignitéEt si sa propre horreur devant lui trouve grâce.
Mais, qu’importe ! il se hait, se ronge, se torture,De voir retomber vaine en son âme d’égoutLa fange de mépris qu’il jette à la nature.
L’Éternité lui dit : « Ironique poussière,Atome dédaigneux qui contamine tout,Tâche donc, si tu peux, de salir ma lumière. »
22 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fin d’œuvre, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1919· numérisation crcrosnier.fr· Sources