Fin d’œuvre, 1919· Les songes (Dernières poésies)
Remords de paresse
En vain, je trouve à ma paresseUne excuse, un motif, un droit,Ce chuchotement grave et froidPartout me relance, me presse.
Hein ? tu la fais longue la trêve ?Sans relâche, pourtant, ta destinationC’est de fixer ta visionEt de corporiser le vague de ton rêve.
Es-tu tranquille au moins pendant cette journéeDe loisir ? Non ! car en secretTon ennui revenu s’avive du regretDe la besogne abandonnée.
Oui, tu vas te rongeant de la longueur des pausesQu’inflige à ton labeur ta seule lâcheté.Qui sait s’il n’aurait pas plus de féconditéJustement quand tu t’en reposes ?
De l’amertume et de la haine,De tout souvenir abhorré,Tu n’es jamais mieux délivréQue lorsque le travail t’enchaîne.
Pourquoi fuir ce qui pour toi-mêmeTe fait digne, pur, ennobli,Te compose tout ton oubliEt ton illusion suprême ?
S’égarer quand on cherche, est-ce du temps perdu ?Qu’importe si l’esprit tient son effort tendu,Que la pensée avorte ou que l’outil défaille !
Ton répit est gâté par le ver du remords,Tu sens que tes instants sont guettés par la mort,Donc remplis ta durée incertaine : travaille !
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fin d’œuvre, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1919· numérisation crcrosnier.fr· Sources