Fin d’œuvre, 1919· Poésies anciennes
Trois dizains
I
Défense de fumer au bureau ! mais qu’importe !J’entr’ouvre la fenêtre et je ferme la porte.Je m’assure que tout est bien enregistré,Et sur mon fauteuil vert à clous jaunes, vautré,Pour que la rime d’or au bout du vers se pose,Je fume lentement, la paupière mi-close !Mais voilà que le chef, exécrable bourreau,Décapite mon rêve en entrant au bureau,Et comme le garçon n’a pu me crier gare !Je me rôtis les doigts pour cacher mon cigare.
II
Quand je menais la vie âpre du solitaire,Je savais cuisiner, sur un fourneau de terre.Je ne me souviens pas d’avoir eu le guignon,De manquer l’omelette ou la soupe à l’oignon.Oh ! celle-là surtout dont ma pauvre amoureuseRaffolait ! Je savais la rendre savoureuseEt lui donner toujours la teinte et le parfum !Aujourd’hui, quand je pense à ce passé défunt,J’ai presque envie autant de pleurer que de rire.Hélas ! où donc es-tu, petite poêle à frire ?
III
Ma foi ! que ça te plaise, ou que ça te courrouce,C’est toi que j’aime, ô ma belle tripière rousse !Tu fais si bien, assise à ton petit comptoir !Pourquoi ne suis-je pas un garçon d’abattoir,Bras nus, en gros sabots, et du sang à mes fripes !Je pourrais t’embrasser en t’apportant des tripes ;Et pour toi, je serais un enjôleur si neufQu’un jour tu me dirais entre deux cœurs de bœuf :Je suis honnête, mais je ne suis pas de pierre !Et nous nous aimerions, ô ma belle tripière !
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fin d’œuvre, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1919· numérisation crcrosnier.fr· Sources