L’abîme, 1886
La pensée
C’est l’ennemi sournois, mais sûr,Sphinx intime, cancer obscur,De ce tas de cendres futurAppelé l’homme.Elle fausse tous ses ressorts,Épuise tous ses réconfortsEt chicane tous ses effortsQu’elle consomme.
Sans doute, elle évoque à ses yeuxMaint rêve descendu des cieuxAvec le vol délicieuxDe la colombe,Mais elle nourrit son remordEt le réveille quand il dortPar des chuchotements de mortEt d’outre-tombe.
Hélas ! chacun est l’écheveauQu’embrouille au fond de son caveauCe vieux spectre toujours nouveau ;Mauvaise mèreDont les petits qu’elle a couvés,Par elle-même dépravésDeviennent les enfants-trouvésDe la Chimère.
En nous elle plombe et taritL’illusion verte qui rit ;Elle étend sur l’âme et l’espritSa glu chancreuse ;Puis, sur eux, tirant ses verrous,Les écrase entre ses écrous,Et, féroce, y creuse des trousQu’elle recreuse.
Sans cesse elle revient au deuilComme un flot revient à l’écueil ;Elle grossit en un clin d’œilCe qui nous froisse ;Tout le jour elle nous a nui,Et l’implacable dans la nuitNous tricote encor de l’ennuiEt de l’angoisse.
Elle glace nos jeux, nos artsQui lazzaronaient en lézards,Nous prédit les mauvais hasardsDes occurrences ;Et dans la nocturne vapeurElle nous invente la PeurAvec l’éveil ou la stupeurDes apparences.
Ce comptable sec et retorsAdditionne tous nos tortsEt fige dans ses coffres-fortsToutes nos larmes ;C’est le maniaque secretQui jamais las, jamais distrait,Tourne la meule du regretEt des alarmes.
Nous croyons noyer dans le vinCe monstre infernal ou divinPour qui notre moelle est en vainRedépensée ;Le Ciel serait si consolant,Le corps si pur, l’amour si blancEt le cercueil si peu troublantSans la pensée !
Mais buvons sans trêve ! Agissons !Lutte inutile ! nous pensons :Notre chair a tous les frissonsDe la contrainte,Et malgré notre acharnementPour exister physiquement,Nous retombons dans le tourmentDe cette étreinte.
Que l’on veuille croire ou douter,Elle arrive à nous dérouter,Et, si parfois, pour nous tenter,Elle aventureUn Parce que contre un Pourquoi,Bien vite elle oppose à la FoiLe scepticisme qui rit froidEt qui rature.
Sous le chagrin qu’elle épaissit,L’enthousiasme se rancit ;Elle supprime ou raccourcitLa confidence,Et dans le danger, qu’elle accroît,Nous fait du courage un adroitQui suppute, esquive et ne croitQu’à la prudence.
La Justice et la VéritéQui nous mènent à la clarté,Elle les jette de côté,Et l’on s’embarquePour le noir et pour l’incertainDevant ce douanier hautainQui ne laisse passer l’instinctQu’avec sa marque.
Elle a le conseil si tortu,Si captieux et si pointuQu’elle suggère à la VertuLe goût du crime ;Et pas un homme n’est vainqueurDe ce terrible épilogueur,Espèce de crapaud du cœurQui nous opprime.
Elle use par l’obsession,Par la mystification,Par le fiel et la succionDe sa censureLe labeur qu’elle a suscité,Et fournit à l’oisivetéLa vénéneuse activitéDe la luxure.
Et quand par elle on est à bout,Si terminé, si mort à tout,Qu’on n’a pas même le dégoûtDe la souffrance,Un drap noir croule sur nos jours,Un drap lourd entre les plus lourds,Sans croix ni larmes de velours :L’Indifférence !
Puis elle atteint son but fatal ;Après un voyage final,Elle nous prend au fond du MalEt nous oubliePar delà l’horrible cloisonQui limite notre horizon :Et c’est la mort de la RaisonDans la Folie.
Versification
- Forme
- Strophes régulières
- Rimes
- 25(abba)
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a sûr / l’homme féminine, classiqueb obscur / futur masculine, classiquec ressorts / consomme féminine, classiqued réconforts / efforts masculine, classiquea yeux / colombe féminine, classiqueb cieux / délicieux masculine, classiquec remord / tombe féminine, classiqued dort / mort masculine, classiquea l’écheveau / mère féminine, classiqueb caveau / nouveau masculine, classiquec couvés / Chimère féminine, classiqued dépravés / trouvés masculine, non classiquea tarit / chancreuse féminine, classiqueb rit / l’esprit masculine, classiquec verrous / recreuse féminine, classiqued écrous / trous masculine, classiquea deuil / froisse féminine, classiqueb l’écueil / d’œil masculine, classiquec nui / l’angoisse féminine, classiqued nuit / l’ennui masculine, classiquea arts / occurrences féminine, classiqueb lézards / hasards masculine, classiquec vapeur / apparences féminine, classiqued Peur / stupeur masculine, classiquea retors / larmes féminine, classiqueb torts / forts masculine, classiquec secret / alarmes féminine, classiqued distrait / regret masculine, classiquea vin / Redépensée féminine, classiqueb divin / vain masculine, classiquec consolant / pensée féminine, classiqued blanc / troublant masculine, classiquea Agissons / contrainte féminine, classiqueb pensons / frissons masculine, classiquec acharnement / étreinte féminine, classiqued physiquement / tourment masculine, classiquea douter / aventure féminine, classiqueb dérouter / tenter masculine, classiquec Pourquoi / rature féminine, classiqued Foi / froid masculine, classiquea épaissit / confidence féminine, classiqueb rancit / raccourcit masculine, classiquec accroît / prudence féminine, classiqued adroit / croit masculine, non classiquea Vérité / s’embarque féminine, classiqueb clarté / côté masculine, classiquec l’incertain / marque féminine, classiqued hautain / l’instinct masculine, classiquea tortu / crime féminine, classiqueb pointu / Vertu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’abîme, Paris, G.CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1886· numérisation wikisource.org· Sources