Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’abîme, 1886

Le faciès humain

Maurice Rollinat· strophes variées, octosyllabes, 64 vers

Notre âme, ce cloaque ignoré de la sonde,Transparaît louchement dans le visage humain ;— Tel un étang sinistre au long d’un vieux cheminDissimule sa boue au miroir de son onde.

Si la face de l’homme et de l’eau taciturneRéfléchit quelquefois des lueurs du dedans,C’est toujours à travers des lointains très prudents,Comme un falot perdu dans le brouillard nocturne.

Pour l’esprit souterrain, c’est une carapaceQue ce marbre animé, larmoyant et rieurOù le souffle enragé du rêve intérieurNe se trahit pas plus qu’un soupir dans l’espace.

Peut-être y lirait-on la douleur et la honteLa colère et l’orgueil, la peur et le regret ;Mais la tentation lui garde son secret,Et la perversité rarement s’y raconte.

Qui donc a jamais vu les haines endormies,Les projets assassins, les vices triomphants,Les luxures de vieux, de vierges et d’enfants,Sourdre distinctement des physionomies ?

La joue, en devenant tour à tour blême et rouge,Ne manifeste rien des mystères du cœur ;La bouche est un Protée indécis et moqueur,Et l’Énigme revêt la narine qui bouge.

Se rapprochant ou non, battantes ou baissées,Les paupières, sans doute, ont un jeu préconçuSur leur vitrage où doit glisser inaperçuLe reflet cauteleux des mauvaises pensées.

L’âme écrit seulement ce qu’elle veut écrireSur le front jeune ou vieux, limpide ou racorni,Et ne laisse filtrer qu’un sens indéfiniDans l’éclair du regard et le pli du sourire.

Elle exerce avec art son guet et sa policeSur tous les messagers de la sensation,Et fixe le degré de locomotionOù devra s’arrêter chaque organe complice.

Calculant sa mimique et dardant sa vitesse,Elle parcourt les traits, mais sans y déployerL’ombre des cauchemars qui la font tournoyerDans ses bas-fonds d’horreur et de scélératesse.

La strideur de son cri profond et solitaireN’y fait qu’un roulement d’échos fallacieux ;Et les lèvres, le front, le nez comme les yeuxS’entendent pour voiler tout ce qu’elle veut taire.

Et l’homme a beau savoir combien le Mal nous ronge,L’horrible expérience a beau coûter si cher,À peine surprend-il, sur ce rideau de chair,Les apparitions informes du mensonge.

Pourtant, il vient une heure où le visage exprimeLa rage des démons ou la stupeur des morts,C’est quand l’Enfer vengeur et divin du remordsÉclaire à fleur de peau les ténèbres du Crime ;

C’est lui qui, du fin fond de cette cave obscure,Soutire lentement, comme une âcre vapeur,L’abominable aveu dont la parole a peur,Et le projette enfin sur toute la figure.

Alors le facies du coupable qui souffreExhibe les poisons de son hideux péché ;Il mime le forfait si longuement cachéEt répercute un coin le plus noir de son gouffre.

Et contre l’attentat qu’elle crie et proclameAvec sa flamboyante et froide nudité,Impitoyablement surgit la VéritéSur ce masque imbibé de la sueur de l’âme.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
8[abba] 1[aa]
Mètre
Octosyllabes
Mots à la rime
a sonde / onde féminine, classiqueb humain / chemin masculine, classiquea taciturne / nocturne féminine, classiqueb dedans / prudents masculine, classiquea carapace / l’espace féminine, classiqueb rieur / intérieur masculine, classiquea honte / raconte féminine, classiqueb regret / secret masculine, classiquea endormies / physionomies féminine, classiqueb triomphants / d’enfants masculine, classiquea rouge / bouge féminine, classiqueb cœur / moqueur masculine, classiquea baissées / pensées féminine, classiqueb préconçu / inaperçu masculine, classiquea écrire / racorni masculine, classiqueb indéfini / sensation féminine, classiquec sourire / police masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’abîme, Paris, G.CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1886· numérisation wikisource.org· Sources