L’abîme, 1886
La vision du péché
C’est par un de ces soirs plombés de caniculeEt pourris par les choléras,Quand le trépas furtif alertement circuleEt change en suaire les draps.
Au fond d’un réduit morne à hideuse lucarne,Où se mire une lune en sang,Une femme très pâle, en qui la peur s’incarne,Ébauche un sommeil frémissant.
Et pourtant la nocturne et bonne léthargieSerait bien due à ce destinDont le deuil fait son glas, la douleur son orgieEt l’épouvante son festin.
D’où vient donc son sommeil qui s’obstine à reprendreLa trame qu’il ne peut ourdir,Qui gît sans s’allonger, bâille sans se détendre,Et n’arrive qu’à s’engourdir ?
Pourquoi donc sa pâleur qui s’enfièvre et qui sue ?C’est que, sur elle, par en basVa se multipliant le cloporte-sangsue,Le plus faux des insectes bas
Qui salit de son nom celui qui le prononce,Le monstre vil haï partout,Plat, ligneux et carré dont l’aspect vous enfonceLe coup de couteau du dégoût !
Sortis à flots muets des bois du lit, des plâtres,Les parasites sont venus ;Ils plaquent leurs mouvants et sinueux emplâtresSur le cuir chaud des membres nus.
Exsangue est le butin, mais dru le troupeau loucheQui machine sa succion,Attentif à glisser sur ses jambes de moucheEt serrant sa précaution.
Quand il a déposé des germes et des lentesAu plus creux des coins incisés,Il se remet hâtif à des attaques lentes,À des labeurs temporisés.
Pieds, jambes et genoux, les cuisses et les ainesIl a bu, tari tout cela ;Il attarde sa ruse aux piqûres obscènes.Ah ! si même il s’arrêtait là !
Hélas ! le torse est pris par la cohue immonde :Il avance, le tas vainqueur !Il fouille la poitrine, et l’on dirait qu’il sondePour trouver la place du cœur.
… La lune imite alors la gigantesque faceD’un grand Jésus décapité,Spectre compatissant qui tremble et qui s’effaceDans le mirage ensanglanté…
Soudain sous la lucarne où le feu rouge empireEt plus funeste se rabat,La blême nudité dans son maillot vampireSe lève à moitié du grabat…
Oh ! le réveil tordu de ces deux mains jalousesQui se battent pour massacrer !…Mais l’ennemi têtu reforme ses ventouses,Et recommence à dévorer.
Et toujours plus sagace et plus fourbe est le chancre,Et plus fourni son grouillementQui moutonne et bruit, qui s’active, qui s’ancreEt renaît de l’écrasement.
Et puis, dans l’air figé, de cette boucherie,De ce carnage de venin,Sort chargé de noirceur et de cafarderieUn relent mortel et bénin,
Une senteur compacte et cependant qui monte,Un miasme aigu sans strideur,Causant à la martyre une ivresse de hontePar sa capiteuse fadeur.
À présent sur ce crâne où les cheveux surgissentVoici ramper, vague et sournois,Le vent de la folie en souffles qui vagissentEt qui grincent tout à la fois
Et lentement, l’horreur achève la débâcleDe cette flottante raison ;Accroupie, elle rit pendant qu’elle se racleAvec un air de pâmoison.
Et les bêtes s’en vont ; chacune est bien repue,Et si rouge que, maintenant,Elle semble un caillot qui vit, qui se remueEt qui se guide en tâtonnant.
À la fin, sur ce corps dont les insectes roides,Désertent la vacuité,L’agonie en râlant met ses ténèbres froides,Et la mort, son éternité.
… Cependant qu’au milieu de la vitre écarlate,La lune, fumeuse à l’instant,Et cuivrant sa figure où tout l’enfer éclateDevient le masque de Satan…
— Le juste vétilleux qui redoute son êtreEt guette sa tentation,Sera peut-être, hélas ! le seul à reconnaîtreQue cette atroce vision
Symbolise vraiment le repos de notre âmeQui, jusqu’à la tombe empêché,Souffre, lutte et languit dans la démence infâme,Sous la Vermine du Péché !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 2[abab] 3[abba] 1[aa]
- Mètre
- Octosyllabes surtout (20 de 8, 2 de 12)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a canicule / circule masculine, classiqueb choléras / draps féminine, classiquea lucarne / frémissant féminine, classiqueb sang / s’incarne masculine, classiquea léthargie / orgie masculine, classiqueb destin / festin féminine, classiquea reprendre / s’engourdir féminine, classiqueb ourdir / détendre masculine, classiquea sue / bas masculine, non classiqueb sangsue / partout féminine, classiquec bas / prononce masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.5
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’abîme, Paris, G.CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1886· numérisation wikisource.org· Sources