La nature, 1892
Journée d’une cigale
La Cigale se perdDans la haieOù rien encor n’effraieSon corps vert.A peine s’il fait clair :Le jour seulement raieL’oseraieD’un éclair.
Elle assiste au réveilDe l’aurore.Tout le ciel se décoreBlanc vermeilD’un glacis de soleil ;L’air bleuit et se dore,Bien qu’encoreEn sommeil.
Tout sort comme d’un puitsDe la brume ;Le sol moite qui fumeL’onde – et puis,Formes, couleurs et bruits,Dans le val que parfumeL’amertumeDe ses buis.
Elle pour exciterLes CigalesSes sœurs, moins matinales,A chanterSe met à cliqueter,Faisant, par intervalles,Ses cymbalesSe frotter.
Elle entend de trop loinLeur réponse ;D’ailleurs, de l’eau s’annonce,Elle poind !Lors, prudente, avec soin,La Cigale se fronceEt s’enfonceDans son coin.
Mais l’averse d’étéVite enfouieMet l’arbre qui s’ennuieEn gaieté.La bête a remontéSous les gouttes de pluie,ÉblouieDe clarté.
Bientôt dans l’air plus bleuQu’elle rince,L’averse est aussi minceQu’un cheveu.La bête humecte un peuSa bouchette qui pince,Son cou grinceTant qu’il peut.
Elle aborde un mûrierQui l’accueille,Visite un chèvrefeuilleTout entier.Son épineux sentierVa des fruits que l’on cueilleA la feuilleD’églantier.
Le matin s’est enfui…Midi brûle !Nul zéphir ne circule,Le sol cuit.Tout le ciel bas sur luiCet air de caniculeVibre, ondule,Et reluit.
Ce fouillis la défend,Mais en sommeOutre que l’air l’assommeÉtouffant,Voici l’heure où souventLe serpent vient là, commeL’oiseau, l’hommeEt l’enfant.
Donc ! tant pis ! son buissonVa se taire.Elle gagne une terreDe gazonQui dort sans un frisson.Dans ce lieu solitaireDu mystèreA foison !
Elle grimpait là-basChez son hôteLe buisson de la côtePas à pas,Mais dans ce pré ! non pas !Au sein de l’herbe hauteElle saute…Quels ébats !
Déjà pour le lézardD’émeraude,Chercheur de l’ombre chaude,Il est tard.Donc, sans peur, elle part,Devant elle maraude,Flâne et rôdeAu hasard.
Ses deux antennes ontDélicatesUn souple d’acrobates,Elles fontBiais et demi-rond :Où les mènent les pattesD’automatesElles vont.
Elle trouve ici, là,Bien robéeAbeille, scarabéePlein d’éclat,Faucheux haut, bousier plat,Rentrant de leur tournée,AraignéeQui s’en va.
Puis le reptile amiVert comme elle,La rainette crécelleQui frémit,Un ver, une fourmi,La grande sauterelleSa jumelleA demi.
Elle surprend l’essorOu la pauseD’un beau papillon roseLamé d’or ;Elle rencontre encorUn vieux grillon moroseQui reposeSemblant mort.
Un long parcours franchi,Un peu lasse,Elle dort, se prélasse,Réfléchit.Et, le corps rafraîchi,Dans l’herbe haute ou basseSaute, passeResurgit.
Tel endroit lisse et nuL’échassièreMaintes fois le préfèreAu touffu ;Son petit pied griffuQui mordrait sur le verreNe sait guèreRien d’ardu.
Tout lui va ! roc luisantEt cloaque,Bois mort, sable qui craque.Jonc glissant,Creux, hauteur et versant !Après la boue opaqueC’est la flaqueA présent !
Se risquer à l’eau ? Non !C’est folie :Mais, cette herbe salieFait un pont.Comme il suffit d’un bond,Où son aile jolieSe déplieTout de bon.
Elle prend cette foisL’envoléeSur la branche isolée,Sur les croixDes chemins, sur les bois,Sur la mousse brûléeEt geléeDes vieux toits.
Enfin, c’est son retourQui lui tarde.Elle tâte, regarde,Marche-court,Lente, à chaque détourDans cette ombre blafardeQui brouillardeTout autour.
Son trajet est fourni…Joie extrême !Le voilà ce qu’elle aime :Son cher nid,Dans le buisson béni !C’est temps : maintenant mêmeLe jour blêmeEst fini.
192 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources