La nature, 1892
La bonne rivière
Heureux gardons, heureux barbeaux,Aucun souci ne vous effleureDans la rivière des crapauds !
Là, sur ce fond bien au repos,Pas de gravier qui vous écœure,Heureux gardons, heureux barbeaux,
Tous avalez à tout proposDu limon gras comme du beurreDans la rivière des crapauds.
L’été rallumant ses flambeaux,Vous avez pâture meilleure,Heureux gardons, heureux barbeaux !
Car, joncs, roseaux, buis sont si beauxEt puis si bon tout cela fleureDans la rivière des crapauds
Que moucherons, grands et nabotsViennent s’y noyer à toute heure…Heureux gardons, heureux barbeaux !
C’est le calme plat des tombeaux,La bonne joie intérieureDans la rivière des crapauds,
Qui, certains soirs, flûteurs dispos,Vous jouent leur musique mineure…Heureux gardons, heureux barbeaux !
Nul voisinage de hameaux !Pas un danger ne vous épeureDans la rivière des crapauds.
Vos témoins sont de vieux ormeaux,Vos bruits, ceux du rocher qui pleure…Heureux gardons, heureux barbeaux !
Goûtez la paix ! sous vos rameauxQue jamais l’homme ne vous leurreDans la rivière des crapauds !
Que le Temps y tanne vos peaux !Que vos squelettes y demeurent…Heureux gardons, heureux barbeaux !
Ayez des enfants par troupeaux,Et qu’ils naissent, vivent et meurent,Heureux gardons, heureux barbeaux,Dans la rivière des crapauds !
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources