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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La nature, 1892

L’atelier du menuisier

Maurice Rollinat· 96 vers

L’atelier dort dans l’ombre grise :Rampant des solives aux mursLes rayons et les clairs obscursY font un jour de vieille église.

J’ai tout le temps d’étudierChaque outil, sa forme et sa pose :Le menuisier étant pour causeParti chez le cabaretier.

Sur l’établi – branches mi-jointesLa pince ! – à côté, goguenard,Le marteau-tête-de-canardRicanant sur un sac de pointes.

Au long du maillet lisse et netLe vilebrequin sans sa mècheAjoute un 5 baroque et rècheAu valet qui fait un grand 7.

Là, sur du vieil acajou rougeLe compas chevauche un racloirDont le coupant semble en vouloirAu canal oblong de la gouge.

Ici, sont groupés sans façonTous les ciseaux jusqu’au bec d’âne ;Une serpe luit, toute crâne,Entre l’alène et le poinçon.

Figurant une olive jauneEn travers au bout d’un grand clouLa vrille apparaît dans le flouAvec un pain de cire en cône.

Du papier de verre en rouleauEt le pinceau du pot à colleQui peint, vernit, mouille, bricole,Se trempe dans l’huile et dans l’eau !

A moitié droites, les tenaillesBraquant leur bâillement sournoisSur des ferrures de vieux boisEn pente contre les murailles !

Là, sortant d’un petit sabot,La pierre à repasser, – navette –Dans un vieux tesson de cuvetteUne brosse près d’un rabot.

Celui-là se morfond ! il grilleDe refaire siffleusementSous son lamineux glissementMaint beau ruban qui se tortille.

Un tournevis long comme un doigt !D’autres énormes, d’aspect drôle,Grattant, raclant, jouant le rôleD’espèces de ciseaux à froid.

Vraiment dignes d’un antiquaire,Règle plate et long crayon plat,Deux inséparables – sont làSur l’angle écorné de l’équerre.

Plus loin, ce martelet nabot,Le diamant coupeur de vitre,Un fouillis de clous près d’un litreUn bout de chandelle au goulot !

Une pauvre lime rognéeSe mire d’un air malheureuxDans un bout de carreau vitreuxCouvert de toiles d’araignée.

Enfin, contre un bloc de mastic,Sa lamelle en plein dans la pâte,Le mètre se tord en aspicSur l’encaustique qui se gâte…

A terre, parmi les copeaux,Dans la sciure, sous des pailles,De mélancoliques ferraillesEt de respectables vieux pots !

Sur une table où la limaceTraîne sa glu, – des bois mouillés…Moussue, entre ses coins rouillés,La grosse tête de la masse.

La tarière, ce grand TEn forme d’ancre de navire,Qui mange le bois, tourne et vireDans les nœuds de sa dureté !

La besaigüe, aux lames vives,Dont le manche veut les deux mainsEt qui sur le bord des cheminsTaille et dégrossit les solives !

D’autres outils des charpentiers,Certains pour charrette et pendule,Car notre menuisier cumuleEt fait un peu tous les métiers…

Et, tandis qu’au fond de l’échoppe,Tout debout, la cognée en ferEt la hachette en acier clairRegardent songer la varlope,

Tandis qu’un petit papillon,Perdu là sans se reconnaître,Tape et retape à la fenêtreOù le soir met son vermillon,

Trouvant la minute choisie,Un chat furtif et papelardVient manger la couenne de lardSous les dents même de la scie.

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources