La nature, 1892
La bergère
Elle a déjoué le soupçon.Quant à son terme, nul indice…Mais, par ces jours de fenaison,
Il lui faut barrière et cloison :Cette solitude est propiceA la grossesse de Lison.
Dans une molle inclinaison.Groupés au flanc d’un précipice,Vont d’un train de colimaçon
Moutons, chèvres, boucs et grison ;Et la lumière à son capriceCourt du pelage à la toison.
Pas une feuille en tremblaison,Tant le vent qui se rapetisseFlotte et s’abat sur le gazon !
Et la mouche épand ses zon-zon,Le torrent sa rumeur qui glisse,Les menthes leur exhalaison.
Tout en tricotant son chausson,Elle, à côté de la génisse,Songe et pleure dans un buisson :
« Son honneur ! simple et sans façon,Elle en bénit le sacrifice,Puisque c’était pour ce garçon
Dont la mort fit la trahison !La tendresse fut tout leur vice :Elle consomma leur liaison
Sous la lune un soir de moisson ;Son deuil la brûle sans qu’il puisseAdoucir jamais sa cuisson. »
Soudain, dans ce val en prisonOù la broussaille se hérisse,Sous le ciel, devant l’horizon,
Elle accouche au chant du pinson.C’est un petiot ! Lise, au supplice,D’une voix qui n’a plus de son
S’accuse, l’âme en pâmoison,De n’être pas encor nourrice :Du moins, qu’elle ait le cher suçon,
L’adorable démangeaisonQue le Jésus tout en maliceVeut déjà faire à son téton !
Il en a du nerf et du tonPour que de la sorte il vagisse !Mais elle calme l’avorton,
Touche avec des mains de cotonCe corps fragile qui se plisseRondelet comme un peloton
Et montrant fossette au menton.Elle admire sa tète lisse,Menottes et museau glouton,
Nunu, cuissolette et peton :Il faut que son regard s’emplisseDe tout son petit rejeton !
Et sous le verdoyant feston,Ils sont là, figés en délice,La bergère et son mignoton,
Couvés par le vieux chien PlutonDardant mainte œillade en coulisseVers la chevrette et le mouton.
Pas de langes : sa coiffe et sonPetit tablier font l’office.L’enfant s’endort à sa chanson.
« Oh ! n’avoir qu’un même frissonPour tous deux, qu’une chair complice,Respirer, vivre à l’unisson !
Tant de bonheur en floraisonVaut la peine qu’elle pâtisseD’ailleurs, c’est la belle saison :
Elle ira, si toutefois onNe veut pas la prendre en service,Mendier avec son nourrisson.
Elle aura du mal à foison :Eh qu’importe ! qu’on la bannisseA tout jamais de la maison,
Qu’on la craigne comme un poison,Qu’on la batte, qu’on la maudisse,Son cœur lui dit qu’elle a raison !– Et le bon Dieu fera justice. »
Versification
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (16 de 8, 4 de 12, 1 de 10)· profil 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a soupçon / cloison masculine, classiqueb indice / fenaison féminine, classiqueb propice / inclinaison féminine, classiquec Lison / précipice masculine, classiquec colimaçon / caprice masculine, classiquea grison / tremblaison féminine, classiquec toison / rapetisse masculine, classiquec gazon / chausson / génisse masculine, classiquea zon / glisse féminine, classiqueb exhalaison / buisson féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
79 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources