La nature, 1892
Le fond de l’eau
Il fait une journée ardente,Mais, sans lourdeur, torride à point :Tout flambe, sommet, creux, recoin,Dans une lumière fondante.
Déjà claire par elle-même,Fourbie encor par un tel feu,La rivière, sous le ciel bleu,Est d’une transparence extrême.
Mais c’est surtout à cette placeQu’entre ses bords sans arbrisseaux,Dépourvus même de roseaux,Elle forme une immense glace,
Pour l’anguille vorace et fourbeLà, nul repaire où se cacher !C’est aussi net que du rocher,Sans une apparence de bourbe.
Elle est tellement diaphaneLa masse d’eau de ce profondQue l’œil, en détaillant le fond,Lumineusement s’y pavane.
Son lit s’étale, trembleux, lisse,Montrant les scintillants micasDe ses beaux galets délicatsOù, trébuchant, le regard glisse.
Ces cailloux dont la vue égaie,Plats ou bombés, ovales, ronds,Figurent billes, macarons,Gros sous et petite monnaie.
Miniature poissonnesque,Les vérons, topazes des eaux,Brillent : ceux-ci mignons fuseaux,Et ceux-là filiformes presque.
On suit leur allure petioteEn vitesse comme en lenteur ;On voit le mouvement téteurDe leur bouchette qui baillotte.
Soudain, on reconnaît la truiteAux taches roses de sa peauA l’instant même où leur troupeauDevant son éclair prend la fuite.
Entre deux carpes solennellesUn gardon passe, corps d’argentDont les membranes vont nageant,Rouges vif comme les prunelles.
Le soir vient gazer l’atmosphère…Mais voici du gravier poliVisible sous l’eau sans un pliComme un plancher gris sous du verre.
Toujours queue et flanc, tête et râbleDes jolis goujons gracieuxRestent en relief pour les yeuxSur ce fin dallage de sable.
Les ors, les irisés, les moiresDes écailles, jusqu’aux nageoires,Jusqu’aux moustaches du museau
Luisent ! sur ces miettes de rocheOn les voit droits comme en biseauSuivant que chacun rôde ou pioche.
Mais, par degrés, l’ombre s’allonge,Et, dans un silence enchanté,Revêt de sa lividitéToute la campagne qui songe.
Puis, après le rêve, le sommePrend les choses, l’onde s’enduitDu grand mystère de la nuitImpénétrable à l’œil de l’homme.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 4[abba] 5[aa]
- Mètre
- Hexasyllabes
- Mots à la rime
- a ardente / fondante masculine, classiqueb point / recoin féminine, classiquea même / extrême féminine, classiqueb feu / bleu masculine, classiquea place / glace féminine, classiqueb arbrisseaux / roseaux masculine, classiquea fourbe / bourbe féminine, classiqueb cacher / rocher masculine, classiquea diaphane / profond masculine, classiqueb fond / pavane féminine, classiquea lisse / micas masculine, non classiqueb délicats / glisse féminine, classiquea égaie / ronds masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources