La nature, 1892
La canicule
Le ciel couve la pestilence :Le soleil, à coups de rayons,Persécute jusqu’aux grillonsQui s’enfouissent dans le silence.
Le ruisseau naguère si pleinNe monte pas à la cheville ;Et là-bas, se recroquevilleLa roue énorme du moulin.
Midi ! l’heure atroce est venueOù le terrain surétoufféVa cuire après avoir chaufféSous la fournaise de la nue.
Entre ces deux brasiers, il fautSans qu’une brise le console,Que le paysage rissoleDe haut en bas, de bas en haut,
Malgré sa cuirasse d’écailles,Le lézard, qui se risque moinsCherche davantage les coinsAu long des murs et des rocailles.
Insecte, caillou, jonc, roseau,L’archer cruel prend tout pour cible.Le papillon est invisible,Taciturne reste l’oiseau.
Hormis le ronflement des mouchesTourniquant sur un lac tari,Pas un murmure, pas un criA travers ces pays farouches.
L’herbe grille sur les plateauxEt dans les fonds elle se fronce ;Le genêt, le buis et la ronceNoircissent au pied des coteaux.
Par la chaleur, déjà soufferte,L’arbre accablé finalementPorte comme un écrasementLe poids de son feuillage inerte.
Et toujours plus lourd, plus fiévreux,Croupit l’air qui se coagule,La contagion s’inoculePartout, aux recoins comme aux creux.
Les rochers noirs et jaune soufreRutilent, calcinés d’aplomb,Et le torrent roule du plombEntre les braises de son gouffre.
L’espace devient un cachotDe brume ardente qui tremblote ;Parfois, au ras du sol il flotteComme une vapeur de réchaud.
Et les bêtes se sauvent toutesDu soleil comme d’un danger ;Aucun pas ne vient dérangerLa poussière blanche des routes.
Avec un tel acharnementLa canicule fait son œuvre,Que la si frileuse couleuvreEn arrête son rampement.
Mais l’éclat moins cru de la roche,Le flamboiement plus sourd de l’eau,L’aspect rembruni du tableauAnnoncent que la nuit s’approche.
Et bientôt gronde une rumeurSur ces terres torréfiées,Ça et là toutes barbouilléesDu sang de l’astre qui se meurt.
Et de nouveau la voûte craque :Mais ce tonnerre d’un instantCesse : l’orage en avortantRend l’atmosphère plus opaque.
Tout brûle encor comme un damnéDans cet enfer de la natureOù maintenant la pourritureSouffle un miasme empoisonné !
L’ombre s’installe : c’est quand mêmeToujours du feu, moins la clarté.C’est la cuisante obscuritéAu milieu de l’horreur suprême.
Et prise d’un affreux sommeil,Dans cette ténébreuse étuve,La campagne s’endort et cuveSa morne ivresse de soleil.
Versification
- Forme
- Sonnet non classique (sonnet)
- Rimes
- abba cddc eef ggf
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a pestilence / silence féminine, classiqueb rayons / grillons masculine, classiquea plein / moulin féminine, classiqueb cheville / recroqueville masculine, classiquea venue / surétouffé masculine, classiqueb chauffé / console féminine, classiquec nue / faut masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources