La nature, 1892
La nuit d’orage
Dans un logis antique au fond de la campagne,En un lit de bois noir à vastes rideaux blancsQui, bien que large ouverts, vous pèsent accablants,Vous songez, l’insomnie étant votre compagne.
Or, c’est par une nuit ténébreusement chaude.La chouette a gémi ses longs rires stridents ;De l’espace muet il arrive au dedansUne sournoise odeur de tempête qui rôde.
Tentures et tapis, meuble plat ou qui bombe,Imprègnent de leur morne et bizarre stupeurLa chambre dont le poids de l’orage en torpeurApprofondit plus mort le silence de tombe.
A peine encor suivi d’une rumeur très sourde,Traversant les volets, par instants, un éclair,Comme un soupir de flamme échappé de l’enfer,Illumine soudain son atmosphère lourde.
Et des obsessions morbides, saccadées,Vous lancinent ; l’ennui venimeux vous étreint ;Vous ruminez vos deuils, et le regret chagrinVers le Lugubre induit le cours de vos idées.
Animés par l’éclat dansant du luminaireLes portraits, en gardant leur sourire pincé,Dardent leur clair regard fixe, plus aiguisé,D’un interrogateur plus froid qu’à l’ordinaire.
Vous fuyez l’un non moins que vous évitez l’autre !– Sur cette chaise, ici, le hasard fait qu’alorsCertains de vos habits montrent les plis d’un corpsQui, vraisemblablement, ne serait pas le vôtre.
Là-bas devant vos yeux hallucinés par l’ombre,Dans la haute fenêtre où chuchote le vent,Une forme s’ébauche, inerte et se mouvant,D’un aspect d’autant plus hideux qu’il est plus sombre.
Votre esprit raisonnant sa pensée inquiète,Par là même la sent faiblir et se troubler :Donc, le Surnaturel va vous ensorceler,Derrière l’oreiller sa chimère vous guette.
Ayant sûrement vu quelque monstrueux drame,Mainte agonie et maint ensevelissement,Les murs – vous semble-t-il – vivent en ce momentDes rampements de spectre et des frôlements d’âme.
Votre oreille imagine une plainte étoufféePartant d’un angle obscur… le vide d’un fauteuilEt le creux du divan attendent pour votre œilLe magique asseoiment d’un Diable ou d’une Fée.
Tout ce qu’en fait d’horreurs la Légende a de pireOn se le représente à s’en donner l’effroi :Brusque, la porte s’ouvre et se referme – on voitClopiner vers son lit un cadavre vampire.
Mais, en plein cauchemar, pendant que l’on assisteAu spectacle inventé par sa sinistre humeur,Nouvelle fulgurance et compacte rumeurNaissent, et l’ouragan se rue à l’improviste.
Grave et lent, le tonnerre, au milieu des ténèbres,Gronde, et c’est d’un effet tragique et solennelCe bruit qui se prolonge, énorme, au bas du ciel,Et se perd, caverneux, en roulements funèbres.
Sans trêve, maintenant, la lumière FantômeResurgit aussitôt qu’elle redisparait.On commence à frémir, pour beaucoup on voudraitA cette heure, être deux sous quelque pauvre chaume.
Vous vous dites en vain, vous parlant à vous-même,Droit sur votre séant, poings crispés sur le drap,Que l’orage s’éloigne et qu’il avortera…L’éclair vous interrompt – et vous en restez blême.
Entre les sifflements des rafales mauvaisesIl vous frôle, terrible, il vient vous aveugler,On dirait que c’est lui qu’on entend sibilerLe serpent de la nue aux écailles de braises.
Et, formidablement, la tempête exécuteSa menace. A la fois il tonne, il vente, il pleut !Le mugissement noir de l’au-dehors en feuPar toute la maison, profond, se répercute.
Dans la chambre livide où claque la tourmenteLe zigzag entre large et plus illuminantEt la foudre, à coups brefs, presque l’accompagnant,Rapproche toujours plus son fracas qui s’augmente.
Elle arrive ! Sa marche a mangé l’étendue :Ce n’est pas au lointain qu’elle croule ! Elle doitTomber ici tout près ! Au-dessus du vieux toitPeut-être, en ce moment, est-elle suspendue ?
Et voici qu’à l’instant, sans gronder, elle éclate.En un seul craquement immense, mat et sec.Et l’éclair fait saigner draps et rideaux avecLe reflet rouge ardent de son Z écarlate.
Les éléments fondus précipitent en masseEt si vertigineux leurs chocs si redoublés,Qu’entre ces quatre murs qui tremblent, ébranlés,On sent tourbillonner le chaos de l’espace.
L’œil agrandi, figé comme un cataleptique,On entend son cœur froid battre toujours plus fort…Le frisson d’un danger de mort – et quelle mort ! –Remplace en vous celui de la Peur fantastique.
Jusqu’au fond de vos os l’épouvante circule :Car, à chaque retour du grand flamboiement fou,Là ! sous le solivage embrasé tout d’un coup,Vous vous voyez : tison de chair noire qui brûle !
Versification
- Forme
- Sonnet classique, prototype 2 (sonnet)
- Rimes
- abba abba ccd ede
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a campagne / compagne féminine, classiqueb blancs / accablants masculine, classiquea chaude / rôde féminine, classiqueb stridents / dedans masculine, classiquea bombe / stupeur féminine, classiqueb torpeur / sourde masculine, non classiquec tombe / éclair féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.7
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources