Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La nature, 1892

La prière

Maurice Rollinat· 50 vers

Plus que le genou qui fléchitSur les dalles froides d’un temple,L’œil est pieux lorsqu’il contempleEt qu’en lui tout se réfléchit.

On est vraiment religieuxSi, devant l’Aube qui se lève,On a des larmes plein son rêveEt du sourire plein les yeux.

La périssable créatureQui s’émeut d’un soleil couchantBénit d’un hommage touchantL’Éternité de la Nature.

Par l’effarement de l’abimeEt le vertige du sommetAvec le grand Sphinx on se metEn communion presque intime :

Le cœur tend et monte vers luiS’il a de certaine manièreLe frisson blanc de la lumièreEt le frisson noir de la nuit.

On dit sa gloire et sa louangeEn admirant ce qu’un rayon,Une rainette, un papillonPeuvent faire d’un tas de fange.

On lui montre qu’on le vénèreEn regardant pousser le grain,Comme on lui prouve qu’on le craintEn tremblant au bruit du Tonnerre.

Votre silence le célèbreQuand, bois figés, dormantes eaux,Vous ont pénétré jusqu’aux osDe leur grande stupeur funèbre.

Tel soir de pluie, un solitaireRend l’espace plus solennelEn y voyant dans l’arc en cielL’Arc de triomphe du Mystère.

Écoutant le Vent il l’invoque,Il l’adore en humant la mer,Et par son ivresse de l’airQui rit, s’exclame et soliloque,

Quel sacrifice, quelle fêteL’exalte plus sincèrementQue l’âme qui vit le tourmentDes arbres pendant la tempête !

Jouir, Souffrir, Penser les chosesTour à tour joyeuses, moroses,C’est implorer l’Être inconnu :

Et surtout grande est la prièreSans autres témoins que l’air nu,Le ciel et l’eau, l’arbre et la pierre.

50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources