La nature, 1892
Les éphémères
L’été, dans les endroits déserts,Grouillent ces mouches minuscules :Points noirs, mignonnettes virgulesVoltigeotant au bas des airs.
La nue et l’onde solennellesLes regardent avec amour :Leur vie est un bonheur d’un jourEntre deux choses éternelles !
Aujourd’hui, pour épanouirLeur ivresse de quelques heures,Les bonnes brises sont meilleures,L’ombre a voulu s’évanouir ;
Et le soleil que rien n’émousseFouille les bois, descend aux creux,Parmi les coins gras et pierreuxAllume la flaque et la mousse.
Dans un nimbe d’or aveuglantElles tourbillonnent sans trêveSur une rivière de rêveTaciturne et fixe en coulant.
Près d’un coudrier, d’un bouleauA la ramure stupéfaiteLeur agitation muetteRépond au silence de l’eau
Elles font foisonnant des ailesComme un petit brouillard mouvantFrôlé par un soupir du ventOu par le vol des demoiselles.
Mais peu à peu, l’heure les quitte,Et puis une autre – une autre encor…En se rapprochant de la mortElles vivent toujours plus vite.
Et le nimbe insensiblementPâlit – devient un cercle rose,Puis rouge où s’acharne moroseL’innombrable tourniquement.
Chaque pauvre petite moucheVa disparaître avant la nuit :Voici que le soleil se couche.
Ayant pris naissance avec lui,Elles meurent sur la rivièreAvec le roi de la lumière.
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources