Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La nature, 1892

Le ciel

Maurice Rollinat· sonnet non classique, octosyllabes, 224 vers

Du ciel, océan des sommets,Ici-bas tombent à jamaisLa paix, le trouble et les bienfaitsEt les désastres.D’aspect monotone et diversIl plafonne les universQu’il éclaire, étés comme hivers,Avec ses astres,

Avec ses monstres de clartéAyant par leur ubiquitéLa nette visibilitéPour tous les êtres,Et réglant, à retours certains,Les midis, les soirs, les matins,Aussi fatals que les destins,Leurs sombres maîtres.

Et tout subit sa facultéDe lumière, d’obscurité,De froid, de chaud, d’humidité,De rutilance ;Par ses éclairs il éblouitLa cécité du plein minuit,Et s’il gronde, il fait par son bruitPeur au silence.

Peut-être que plus ou moins fort,Avec aisance, avec effort,Avec nonchalance ou transportLe ciel respire :De là, le vent qui plus ou moinsBat les cimes, les creux, les coins,Se cantonne ou sur tous les pointsMet son empire.

Il a des fièvres, des torpeurs,Des convulsions, des labeurs,Il est hanté par des stupeurs,Et des alarmes,Et le même jour, comme nous,Le voit calme et puis en courroux,Versant après des pleurs bien doux,D’horribles larmes.

Selon que ses vapeurs qui sontL’écume de son bleu profondStagnent, se traînent ou s’en vontAvec vitesse,Il infuse à l’immensitéLe songe, la solennité,Le fantastique, la gaietéOu la tristesse.

Au-dessus des villes, le cielPrend des tons de houille et de fiel :On dirait que ce tas mortel,Qui se démène,Lui souffle avec l’exhalaisonDe la rue et de la maisonTout le spleen et tout le poisonDe l’âme humaine.

Dans les gouffres de la hauteur,Sans vertige, sans pesanteur,Vont, magnifiques de lenteur,Tout à leur aise,Les aigles fiers et radieuxQui, s’ils n’atteignent pas les cieux,Du moins regardent à pleins yeuxL’astre de braise.

Il faudrait à nos yeux béantsLeurs regards pour les ciels géantsDes Saharas, des océansEt des montagnes.Mais on peut suivre et détaillerLe cours du ciel particulierQui plane intime et familierSur les campagnes.

Voici limitant sa largeurCe ciel du piéton voyageur,Celui du pâtre, du songeur,Celui du peintre,Qui, cerclant l’horizon confus,Au-dessus des vallons touffus,Des fonds noirs, des coins entrevus,Forme un grand cintre.

L’été, c’est son temps d’arborerDe grands brouillards qu’on voit errerTout charbonneux, se déchirerPuis se recoudre ;Alors à la senteur de l’air,A sa lourdeur, on a le flairDe l’imminence de l’éclairEt de la foudre.

Le ciel bout, fermente, il devientQuinteux, malade pour un rien,Pour une averse qu’il retientOu qu’il égoutte :Implacable durant le jourIl cuit l’espace dans un fourDont l’horizon fait le contourEt lui la voûte.

L’azur aveuglant s’amortit,Le soleil petit à petitS’empourpre, coule, s’aplanitEt se dilate.Où l’astre avait tant flamboyéFlotte une île de sang caillé…Çà et là, le ciel est noyéD’ombre écarlate.

Quelquefois le soleil s’éteintD’un air furtif et clandestinSur un fond à peine distinct,Plus que livide,Si bien que tout le firmamentEst rendu vague en un moment,Vague indéfinissablementComme le vide.

De même que de certains yeuxGlisse un regard mystérieux,Souvent se détache des cieuxMaint feu stellaireQui, continuant à flamber,File par les airs sans tomberEt qui trouve à se déroberDans la nuit claire.

Le ciel, dès que le vent se plaint,Paraît gris de fer, gris de lin ;Plus l’automne marche au déclinPlus il se bombe,Donnant aux ravineux paysDes aspects chagrins, ébahis,Fantomatiques, recueillisComme la tombe.

La terre en son affreux sommeilPerd son décor jaune et vermeilSous le blême adieu du soleilQui la déserte ;Et toujours plus arqué, plus bas,Écrasant l’air plein de frimasLe ciel croupit, vitreux amasDe brume inerte.

Le deuil en suinte, et puis l’effroi…C’est la neige : un je ne sais quoiDe voltigeant, de blanc, de froid,De mortuaire…Le sol s’en recouvre, et le soir,Quand la voûte est sombre, on croit voirLe face à face d’un drap noirEt d’un suaire.

Parfois, lorsque le vent du NordSiffle sec, aigu, froid et fort,Se montre un azur presque mort,Un bleu qui râlePlaqué de nuages laineuxTour à tour clairs, fuligineux,Et semblant charrier en euxLe soleil pâle.

Enfin, a lieu l’achèvementDu végétal pourrissement ;L’arbre guérit tout doucementDe son massacre.Déjà le ciel remonte, il estD’un bleu fumeux, louche, incomplet,Cendreux, perlé, couleur de lait,D’ambre et de nacre.

Mais sitôt que l’herbe a grandi,Quand le poisson désengourdiNage à fleur du remous tiédi,Le ciel s’étaleEt resplendit tranquille et pur :De temps en temps, par son azurOù le soleil tout à fait sûrSe réinstalle,

Des nuages, grands, rabougris,Roux et mauves, rosâtres, gris,Cuivrés, d’émail, de vert-de-gris,D’or et d’hermine,Vont un à un ou se groupant,De ce train glisseur et rampantDe l’eau, du spectre, du serpent,De la vermine.

Alors, durant ces mois bénisDes marguerites et des nids,Le ciel offre des infinisDe paysage,Une lente processionDe toute la création,Depuis l’informe visionJusqu’au visage.

Aux souffles amoureux du ventLa fin du jour vient en rêvant ;Tout à coup, la lune crevantSes derniers voilesSurgit douce, exhalant son feuSi mélancoliquement bleu,Toute seule, ou bien au milieuDe ses étoiles.

Le rossignol chante l’éclatEt la langueur de ces nuits-làOù de la nue au calme plat,Comme ardoisée,Coule un mélange de refletsVaguement verts et violets,D’haleines, de frissons folletsEt de rosée,

Cependant que par les airs bruns,Comme des âmes de défunts,Vers les cieux montent les parfumsDes eaux, des terres :Mutuelle exhalationD’amour, de bénédiction,Espèce de communionDe leurs mystères.

Puis les nuages réveillésDe rose et d’or sont habillés,Car l’aube aux coloris mouillés,Leur costumière,Fleurit tout le ciel qui soudain,Gaze, velours, moire et satin,Devient le vaporeux jardinDe la lumière.

Tel, dans un ordre continu,Va le cours du ciel inconnu,Du grand ciel solitaire et nu,L’énorme dômeIndifférent, aveugle et sourdA ce triste monde si lourdQue la vie anime et parcourtDe son fantôme.

Versification

Forme
Sonnet non classique (sonnet)
Rimes
abba cddc eef ggf
Mètre
Octosyllabes
Mots à la rime
a sommets / désastres féminine, classiqueb jamais / bienfaits masculine, classiquec divers / astres masculine, classiqued univers / hivers féminine, classiquea clarté / ubiquité masculine, classiqueb visibilité / matins féminine, classiquec êtres / certains masculine, non classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.7

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

224 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources