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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La nature, 1892

Le froid

Maurice Rollinat· octosyllabes, 104 vers

Déjà rude sans une haleine,L’air fait presque claquer des dents.Sa torpeur même a des mordantsJusqu’en les recoins de la plaine.

La peau gerce, le sang travailleLe bout des oreilles, des mains ;Pourtant, on va par les cheminsSans rien perdre encor de sa taille.

Mais comme l’on se recoquille,Comme on rapetisse, aussitôtQue la bise pince en étau,Cingle en fouet, picote en aiguille !

Tortueusement dans l’espaceElle se rue, et, d’un seul coup,De haut en bas, autour, partout,Elle vous prend et vous enlace.

Et, tandis que le pas résonneSur le sol dur comme du fer,L’âme elle-même sous la chairSe recroqueville et frissonne.

L’imagination tasséeAutant que la face pâtit :Dans tout l’être qui s’aplatitVa se renforçant la pensée.

Parmi ces plans aux lignes roidesLe soleil, flambant sans chaleur,Met sur la forme et la couleurUn glacis qui les rend plus froides.

On voit les vallons, les montagnesQui hérissent leur nudité.Votre frisson est augmentéPar l’aspect transi des campagnes.

Les granits font le froid des marbres,Le malaise ambiant vous vientSi fort qu’on souffre avec le sienL’obscur grelottement des arbres :

A terre, leur pauvre dépouille,Toute rugueuse de frimas,Sur les dessus de ses amasEn se crispant montre sa rouille.

Où l’eau filtrait, en telle placeDes talus montueux ou plats,Luisent des beurres de verglasEt des bouffissures de glace.

Tous les creux, toutes les empreintesDe la roue et du pied des bœufs,Sillons herbus, nets ou bourbeux,Sont pétrifiés dans leurs teintes.

Des chardons morts à blanche mèche,Se contractent tout rabougris ;La pierre, avec ses tons bleus gris,Semble en acier sur l’herbe rêche.

Le sentier qu’on ne peut plus suivreA partout son petit écueil,Traître au pas, effacé pour l’œil,Sous une limaille de givre.

Le cri plaintif des alouettesAiguise encor le froid des champsAllongeant leurs guérets tranchantsEntre de maigres silhouettes,

Tandis que le vol mortuaireDes corneilles et des corbeauxPromène le noir des tombeauxSous le ciel blanc comme un suaire.

Dans l’atmosphère qui s’embrumeVous avez la sensationQue votre respirationGèle à mesure qu’elle fume.

Sable, terreau, fossé, marnière,Apparaissent gourds, resserrés ;Toujours plus dans le gris des présSe racornit la taupinière.

En glaçonnant, les gouttelettesDes sources forment de gros tasDe cierges qui, la tête en bas,Pendent aux roches violettes.

Les mares des châtaigneraiesSont de grands miroirs blancs-voilés…Là, des ruisseaux coagulésRetiennent la ronce des haies.

La rivière à l’état solideReprésente, affleurant ses bords,Un terrain vitreux qui fait corpsAvec le sol âpre et rigide.

Droite, coudée, arquée ou torse,Son onde est toute en figement,Son raboteux encroûtementDit son épaisseur et sa force.

Mais soudain le mal qu’on endureCesse. – Ici, grâce aux feux ardents,La chaleur triomphe au dedansNon moins qu’au dehors la froidure !

Aussitôt rentré, l’on retrouveDevant l’enfer des hauts chenets,L’accroupissement des minetsEt du vieux chien dont l’œil vous couve.

Oh ! comme alors on l’apprécieLe gîte dont l’isolementEt l’antique délabrementSont le luxe et la poésie :

Palais des longues somnolencesOù le vent, dans les coins bien clos,N’introduit que ses grands sanglots,La neige, que ses grands silences.

Versification

Mètre
Octosyllabes
Mots à la rime
a haleine / mordants masculine, classiqueb dents / plaine masculine, non classiquea travaille / chemins masculine, classiqueb mains / taille masculine, classiquea recoquille / aiguille / l’espace masculine, classiqueb aussitôt / étau masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.7

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources