La nature, 1892
Le grillon
Noir et couleur corne de cerf,N’ayant corselet ni charnière,Sans taille, mais dans sa manièreJoli, plein de grâce et de nerf ;
Le derrière en pointe – une têteDe moyenne épingle de jais ;Bien jambé pour tous ses trajetsDe carnassier et de poète ;
Tel se manifeste parfoisAux yeux penchés sur la nature,Par monts, par vaux, à l’aventure,Le grillon des champs et des bois.
Pour son pauvre frère de l’âtreLa geôle humaine des maisons,Le croupissement des tisons,L’horreur de la suie et du plâtre !
Mais pour lui, l’espace animéPar le frissonnement des choses,Les cieux pommelés, bleus et roses,La terre en fleurs, le vent pâmé !
D’indépendance il se régale,Et sa mystériositéEsquive la sociétéDe sa grande sœur la cigale.
Il a pour compagne d’ennuiSa chanson aigre et monotoneQu’il dit du printemps à l’automneAu gîte, au dehors, jour et nuit.
Des mois entiers il vous harcèleAvec son menu grincementSemblant venir d’un instrumentMoitié râpe et moitié crécelle.
Lorsque sous le cuisant midi,Par les vallons, ravins et plaines,Le vent brûlé n’a plus d’haleines,Au milieu de l’air engourdi,
Il se fait une somnolenceDans le paysage abattu,Cependant que ce bruit têtuS’acharne à limer le silence.
Dès la saison froide qu’il craintLe grillon s’enfonce et se visseEn son caveau dont l’orificeBâille, oblique, à fleur du terrain.
Là, comme les morts sous leur pierreComme les vers et les crapauds,Il dort… mais adieu le repos,Quand revient la grande lumière !
Hors de son ténébreux manoirUn instant, il se déconcerteAvant d’entrer dans l’herbe verteLe petit solitaire noir.
Car sa prudence est très maligne :C’est par elle qu’il se défendContre l’embûche de l’enfantEt du vieux pêcheur à la ligne.
Allons ! il saura bien tournerLes gros dangers qu’il appréhende !Et par le taillis et la brandeIl se hasarde à cheminer.
La température l’inviteA marcher d’un pas d’escargot,Mais il surveille une margotQui se rapproche un peu trop vite.
Comme il observe et qu’il connaîtLes manœuvres de la vipère,Soupçonneusement il opèreSon inspection du genêt.
Passe un chat à la griffe acerbe,Qu’importe ! il a pour se cacherLa complicité du rocherEt la maternité de l’herbe !
Il se dissimule à demiDevant l’aveugle courtilière,Évite la fourmilièreAutant qu’il cherche la fourmi.
Il regarde, auprès des bergèresDont il rase les sabots plats,Du bran de scie et des éclatsDe vieilles souches bocagères.
Et bon ou mauvais champignon,Selon les pays qu’il traverse,Lui sert d’abri contre l’averse,Et d’observatoire mignon.
Sur ce talus au gazon grêleIl rencontrera par hasardLe glissotement d’un lézardOu le bond d’une sauterelle ;
Puis, tel fossé prête au grillonSa cachette fraîche et fidèleSans l’indiscret frôlement d’aileDe la mouche et du papillon.
Les vieux parcs où la clématiteGrimpe aux arbres comme elle veut ;L’ornière où se rend, dès qu’il pleut,La grenouille toute petite ;
Quelque sauvage escarpement,Une fondrière, une bergeToujours tranquille, souvent viergeDu passage et du broutement ;
Les bords des grottes et des sources,Le monticule d’une croix…Autant de sites et d’endroitsAffectionnés de ses courses.
Il est si chercheur du recoin,Il a tant cultivé l’étudeDes instants où la solitudeN’a qu’elle-même pour témoin,
Qu’il fait souvent près d’une lieuePar le chaume, au long du buisson,Sans voir l’éclair ni le frissonD’un orvet ou d’un hochequeue.
Mais sa flânerie en éveilPeu à peu s’oublie, il se griseDu triple charme de la brise,De la pénombre et du soleil.
L’inquiétude circonspecteDéjà beaucoup moins le conduit :Le rêvassement se produitDans cette cervelle d’insecte.
Le brin de ver, l’œuf de fourmiQu’il a mangés sous la fougère,En ce moment il les digère,Stupéfié, presque endormi.
Près d’une fontaine qui causeOu d’une mare qui se plaint,Inerte, il savoure à son pleinSa petite extase morose.
Et quand la pourpre des couchantsS’étend, comme une tache d’huile,Du haut de l’horizon tranquilleAux profondeurs vagues des champs,
Le grillon se réveille, bouge,Reprend son bruit de serrurier…Et s’achemine à son terrierA travers la campagne rouge.
Versification
- Forme
- Sonnet non classique (sonnet)
- Rimes
- abba ccdd eef ggf
- Mètre
- Octosyllabes surtout (13 de 8, 1 de 9)· profil 8, 9i
- Mots à la rime
- a cerf / nerf féminine, classiqueb charnière / manière masculine, classiquea tête / jais masculine, classiqueb trajets / poète féminine, classiquea parfois / nature masculine, classiqueb l’aventure / maisons féminine, classiquec bois / l’âtre masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.7
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources