La nature, 1892
Le petit paysage
Ce frais recoin mystérieuxQu’à regards penchés je visiteVaut pour moi le plus vaste siteOù l’on s’écarquille les yeux.
Ce paysage mignonnetEst fait d’un caillou, d’une mousse,D’un brin d’herbe, d’un peu d’eau rousse,D’un champignon et d’un genêt.
Le vent caché pour le momentD’aucun souffle ne les dérange :Ils dorment leur sommeil étrangeDe stupeur et d’écrasement.
Le soleil cuisant le sillonL’onde, les foins, l’arbre et la roche,Par intervalles les accrocheD’une parcelle de rayon ;
Et ce peu d’ardente clartéQui les transfigure quand même,Les réjouit dans leur jour blêmeEt leur brumeuse humidité.
Brin vert et champignon roséGenêt, caillou que l’onde humecte,Sont tous nus ; pas le moindre insecteNe s’y montre errant ou posé.
Mais là, sur la mousse, se tientUne mince et courte chenille,Et dans la flaque d’eau frétilleUn crapaud lilliputien.
Cette chenillette en gaietéSur sa touffe de mousse grêleMontre des ors dont son poil frêleVieillit encor l’ancienneté.
Et le petit crapaud gris brunAyant traîné son ventre jaune,Sur le champignon si bien trôneQue tous deux, soudés, ne font qu’un.
Puis, Elle ondule au bord de l’eauOù Lui rentré flotte et renage,Et, chacun est un personnageAnimant ce menu tableau.
Par leur vif et lent va-et-vientQu’ils manœuvrent à leur envie,L’un l’autre ils lui donnent la vieMinuscule qui lui convient.
Le Soleil devant maintenantFondre les carreaux des fenêtresFait flamber ces deux petits êtresDans leur petit coin rayonnant.
Et le vent frôle à souffle chaudLa toute petite peintureDont l’âme est la miniatureD’une chenille et d’un crapaud.
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources