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un seul est le mot juste.

La nature, 1892

Les feuilles mortes

Maurice Rollinat· sonnet non classique, octosyllabes et alexandrins, 176 vers

Avec les progrès de l’automneLa campagne se rembrunitEt, par endroits, saigne et jaunitDans son verdoiement monotone.

La méditation du cielPrend les paysages. – Les chosesOnt des silhouettes morosesD’un surgissement solennel.

Et, lugubrement, se prolonge,Frémissant ou stupéfié,L’immense feuillage noyéDans une atmosphère de songe.

Un murmure bas se produitA travers cette somnolence ;Comme une plainte du silence,Comme un gémissement du bruit.

A la longue, toute la masseDes grands horizons chevelusChange et languit de plus en plusSous la brume qui se ramasse.

Puis, rafales, froid, ciel en pleurs !Encore se métamorphosent,S’altèrent et se décomposentCes fouillis d’ombre et de couleurs.

On dirait qu’avant la froidureLa terre étale ses adieux :Si tristes chantent pour les yeuxCes tons mineurs de la verdure,

Ces doux pastels qui se défont,Ces aquarelles presque éteintes,Ces coloris vagues, ces teintesD’un fané toujours plus profond !

Lorsque la brume se déchire,On voit luire au soleil peureuxDes jaunes d’un vert douloureux,D’immortelle, d’ocre et de cire,

Des rouges-vin, des rouges-sang,De mauvais roses de phtisie,Tendre et funèbre poésieDes pauvres feuilles trépassant !

Avant peu, l’oiseau qui les hanteVerra nus l’arbre et le buisson ;Et voici leur dernier frissonSur la branche naine et géante.

Elles ont tant de fois souffert,Poussiéreuses, cuites, mouillées,Si souvent les a travailléesLa fermentation de l’air,

Qu’aujourd’hui, sans effort, sans lutte,En passant, rien qu’à les frôler,Le vent les fera s’en aller :Elles sont mûres pour la chute.

Dans le fossé, dans le sillon,Sur l’herbe pâle et sur l’eau brune,De temps en temps, il en tombe une,Tout droit – ou, comme un papillon,

Elle se balance, elle flotte,Se soutient en l’air un momentPar un petit voltigementQui se tortille et qui tremblote.

Mais l’aquilon vient à s’aigrir…Elles tournent, folles, pressées,Confuses comme les penséesD’un malade qui va mourir.

Et sous la nue âpre et plombée,Toujours plus pauvre de rayons,C’est l’envolée en tourbillonsOu la verticale tombée.

Le vent siffle ou garde en rampantUn silence plein de menaces ;Bien peu de feuilles sont tenaces :Elles jonchent le sol coupant,

Herbu, glaiseux, toutes les sortesDe terrains bossus, penchés, creux.On voit chemins plats et scabreuxMosaïqués de feuilles mortes.

Là se poursuit le dénouementDe leur si lente flétrissurePar une lente moisissureUn lent recroquevillement.

Bien longtemps, le regard qui traîneDistingue en leur amas croupi,La petite pomme d’apiSoudée à la feuille du chêne.

Et c’est l’averse après le vent,Ou la gelée après les pluies !Parmi ces régions enfouies,Le tout à la fois si souvent !

Elles se soulèvent de terreAvec ce mouvement cassé,Ce vague essor d’oiseau blesséQui retombe et meurt solitaire.

Elles roulent par les torrents,Elles vaguent sur les rivières.Elles vont servir de litièresAux petits ruisseaux transparents.

Et maintenant champs et prairies,Les berges, les talus, les fondsOnt des couleurs d’anciens plafondsEt de vieilles tapisseries.

Le val où la brume épaissitS’en imbibe comme une éponge,L’ombre de la nuit qui s’allongeY suit le jour qui raccourcit.

La plaine paraît écrasée,Farouche à l’œil, hostile au pas,Comme si, sous le ciel plus bas,La terre s’était renfoncée.

La montagne surgit en vainPour animer tant de ruines,Elle-même est dans ces bruinesAussi morne que le ravin.

La ronce déjà moins résisteA sa décoloration :Rien ne donne l’impressionD’un échevèlement si triste ?

La source rentre sa clarté,La mousse obscurcit les décombres,La pierre accumule des ombresAutour de sa lividité.

Oscillant à tout vent qui passe,Côte à côte, absolument nus,Les peupliers sont devenusD’immenses fuseaux de l’espace.

Et le coudrier, peu à peu,Voit s’enténébrer la rivièreOù tremblait si bien la lumièreAvec son morceau, de ciel bleu.

Le vieux hêtre à ramure torseGrelotte. Y venant frappoterLe pivert l’entend se voûterSous sa carapace d’écorce.

De séculaires châtaigniers,Sans leur feuillage qui rapièceEt raccommode leur vieillesse,Sont hideusement renfrognés.

Vus à des distances voisines,Des chênes paraissent lointains,Et les branchages de certainsOnt plutôt l’air de leurs racines.

Aux souffles brutaux et malsainsJour et nuit leur livrant la guerre,Les buissons si touffus naguère.Agitent leurs maigres fusains.

Le brouillard, de tant de mystèreCharge tels sols roux et blafards,Que l’étang, sans ses nénuphars,Y serait pris pour de la terre.

Le soleil se montre : sur luiRampe un nuage qui l’éclipse,Et c’est un jour d’apocalypseAu milieu d’un désert d’ennui.

Cet effet sinistre qu’emprunteL’air humide au vol du corbeauVous opprime : on songe au tombeauDans cette nature défunte.

De petits végétaux tout secsEt l’herbage où l’eau s’incorporeOnt des formes de madrépore,De corail, d’algue et de varechs.

Comme enfumés par l’atmosphère,Les pins noircissent, et voiciLes lierres assombrir aussiLeur éclat pensif et sévère.

Par delà brandes et guérets,Dans une vapeur qui les brouille,Se profilent, coiffés de rouille,Les grands squelettes des forêts.

Les visions diminuéesFont des spectres à l’horizon.Le libre espace est en prisonSous sa coupole de nuées.

Et l’hiver long comme un remordsMet son froid sur l’ombre accroupie :Toutes les feuilles en charpieAchèvent de pourrir leur mort.

Versification

Forme
Sonnet non classique (sonnet)
Rimes
abab cdcd eef ggf
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (10 de 8, 4 de 12)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a l’automne / jaunit féminine, classiqueb rembrunit / monotone féminine, non classiquea ciel / moroses masculine, classiqueb choses / solennel masculine, non classiquea prolonge / stupéfié masculine, classiqueb noyé / somnolence féminine, classiquec songe / produit masculine, non classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 2.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

176 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources