Les apparitions, 1896
L’herbe
Gloire à l’Herbe, à jamais nourricière et décorDes bons ruminants vénérables,Et qui, fêtant la Vie, agrémente la Mort,Fleurit nos cendres misérables !
L’Herbe ! tapis du sol y gardant le dernierL’éclat profond de sa peinture !Nappe de la lumière, écrin de la nature,Pendant son rêve printanier !
Sous le vibrant azur s’allume sa surfaceQui miroite à frissons lustrés ;Les arbres et les rocs surgissent plus sacrésDans ce reposoir de l’espace.
Même lorsque l’hiver l’éteint sous le ciel morne,La glace du froid des tombeaux,Elle étend, noble encor, sa nudité qui s’orneDu noir bleu grouillant des corbeaux.
Par la voix des grillons qui peuplent son mystère,Elle chante pendant l’étéLe mystique unisson des cieux et de la terre,L’extase de l’immensité !
Enfin ! le cher Printemps berce l’âme et la vue…Avide, on contemple de prèsL’herbe toute nouvelle et déjà si touffue,D’un verni si tendre et si frais.
A nos ennuis le sol a rendu le remède,L’apaisement ensorceleur,Par la reposante couleurDe sa belle toison qui tremble au zéphir tiède.
L’herbe triomphe avec le lézard, l’oiselet,Avec la coccinelle ronde,Avec les gazouillis, les souffles, les refletsExhalés par l’air et par l’onde.
Tous les verts, depuis ceux du nuage superbeJusqu’à ceux des mousses des bois,Y sont fondus !… Pour voir tous ces verts à la foisIl suffit de regarder l’herbe !
Ici, parmi ses brins, feuilles et longues tiges,Dans une extase qui frémit,Elle offre, diapré, le délicat prestigeDe fleurs qui sont fleurs à demi.
Et, par coins, se mêlant aux boutons d’or nabots,Aux minuscules margueritesOù va le papillon comme autour des flambeaux,
La fougère qui croit, sans trop se dépêcher,Fait des crosses d’évêque humbles, toutes petitesEntre l’arbuste et le rocher.
46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources