Les apparitions, 1896
La bonté
Si rare, c’est la souveraine,La délectable qualité.Elle-même la PuretéS’incline devant cette reine.
Toute bonté dont la présenceNe subjugue pas les espritsN’est qu’une forme du mépris,N’est qu’un goût de la bienfaisance.
Elle déroute le moqueur,Prend le fou non moins que le sage :C’est la violette du cœurEmbaumant tout sur son passage.
Rien ne l’aigrit et rien ne l’use,Elle vit sa sérénitéLes yeux sur la fatalitéQu’elle bénit ou qu’elle excuse.
Ce qu’on lui dit, elle le croit,A tout venant elle se donne,Et, sans réserve, elle pardonneAu crime dont elle a l’effroi.
Ses regards joyeux ou morosesDevant les bonheurs ou les mauxSe font doux pour les animauxEt respectueux pour les choses.
La Bonté ? C’est pour notre mondePlein de révolte et de douleur,Ce qu’est l’averse pour la fleur,Ce qu’est le frais zéphyr pour l’onde.
Sa vue à notre esprit sournoisInspire tant de confianceQu’elle nous soulage du poidsOpprimant de la conscience.
Moins mauvais à sa seule approche,Toujours meilleur en la suivant,Certe ! à la fréquenter souvent,On aurait l’âme sans reproche.
Car, elle devient la compagneSi chère à notre sentimentQue, par degrés d’enchantement,Elle nous pénètre et nous gagne.
En morale, plus d’un austèreEst moins diamant que charbon :On peut avoir, sans être bon,Toutes les vertus de la terre.
Au contraire, cette âme sœurRéunissant tous les méritesOffre, comme les marguerites,Simplicité blanche et douceur.
Elle a dans nos deuils et nos brumesDes baumes toujours épanchésSur nos cœurs brûlés de péchés,Recroquevillés d’amertumes.
Elle rassure les alarmes,Redonne la compassion,Et la pleureuse émotionAux déshabitués des larmes.
Le vrai bon change l’atmosphèreAutour de tous : au fond de soiL’apaisement qu’on en reçoitFait qu’aussitôt on le révère.
Quand il part, il laisse après luiComme un sillage de tendresse,De placide et claire allégresseQui rayonne sur votre ennui.
Toujours ses tranquilles paupièresSe relèvent sur des yeux francs,Et, quand sa voix plaint des souffrants,Elle ferait pleurer les pierres.
Il a, semble-t-il, dans son gesteEt dans sa parole d’enfantJe ne sais quoi qui vous défendContre l’Impur et le Funeste.
Ses mouvements comme ses pausesVous calment, son aspect sourit…Il met du repos dans l’espritEt de la gaieté sur les choses !
Venant de vous rendre service,Il veut encor vous obliger,Et s’offre, sans peur du danger,Et sans regret du sacrifice.
On dirait, telle est sa constanceDans l’indifférence pour luiQu’il trouve à satisfaire autrui.Le motif de son existence.
De corps, il peut être tortu,D’une laideur abjecte, énorme,Il est relevé dans sa formePar la beauté de sa vertu.
Heureux l’enfant, l’homme ou la femmeQui la possède, la Bonté !Il régale l’humanitéAvec le meilleur de son âme.
Le penseur et le solitaireAdmirent ce trésor du cœur,Si riche avec tant de longueur,Si simple avec tant de mystère.
D’allure nullement mystiqueElle est humaine de tout point,Mais elle ne s’explique pointCette vertu plutôt rustique.
Elle figure à la raisonL’apitoiement de la natureSur la vie et sur sa torture,Sur la mort et sur son poison.
L’inconnu qui nous la dispenseA prévu son heureux effetEt tout le mal qu’il nous a faitUn peu par elle il le compense.
Sans le vouloir est-elle égale ?…Qu’importe ! Honorons son instinctQui lui donne chaque matinCette franche humeur de cigale.
Et même, comme tel méchantLe déclare d’un ton tranchant,Si bonté veut dire sottise :
La plus grande gloire ici-bas,C’est de garder, jusqu’au trépas,La sainteté de la bêtise…
118 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources