Les apparitions, 1896
La fée
Mes pas suivaient, rampants, lourds de marche et d’ennui,Un chemin creux rendu souterrain par la nuit,Lorsqu’un Être surgit, d’un lumineux funèbreQui n’éclairait que lui sur le fond des ténèbres.
Un Être, dont la peau, verte de moisissure,Se ridait, transparente et frêle, sur les os,Laissant voir goutteler blanc pâle, par grumeaux,Le cœur noir où bâillait une large blessure.
Des vipères tenaient ses jambes enlacées,D’épais fils d’araignée étaient ses cheveux gris,Et ses deux ailes d’Ange au plumage flétriRetombaient lourdement trainantes et cassées.
Et le démon, geignant sa parole étouffée,Dit : « Les larmes m’ont fait les deux yeux de la Mort !« Elles les ont fondus ! leurs trous pleurent encor !« Je suis la plus hideuse et la plus triste Fée.
– « Quel souhait formes-tu ? » – « Plus aucun ! répondis-je !« Dans le marais lugubre où mon espoir se fige« Je remâche le fiel de mon chagrin mauvais,« Je ne crois plus qu’à mon dégoût ! » – « Je le savais !
– « Alors, gémit la Fée, ouvrant ses bras livides,« Mire ta conscience en mes orbites vides,« Me voyant, vois ton âme en toute son horreur !
« C’est son hideux portrait que t’offre ma rencontre,« Ton dedans figuré ma forme te le montre :« J’incarne ta pensée et j’exprime ton cœur !
26 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources