Les apparitions, 1896
La magie du torrent
Cela roulant ses plis, ses baves, ses poussièresDans l’énorme rumeur de son croulant parler,Parfois, par votre nom semble vous appeler,De mots syllabisés bat les échos des pierres.
A longuement fixer l’onde qui va sans trêve,Gouffre ailé, lumière et brouillard,On est comme emporté partout et nulle partDans l’inconscience d’un rêve.
Puis, toujours plus cette eau diverse et monotoneS’empare de l’âme et des yeux,Les rive à son train sinueuxQui se creuse, bondit, tourne, oscille et moutonne.
De tout ce fugitif d’aspects, de voix sans nombre,Émane un ensorcèlementPar lequel on n’a plus, sans corps ni sentiment,Que la pure extase d’une ombre.
On est tellement hors l’espace,Au dedans, comme à la surface,De soi-même on est si sorti…
Que l’on ne pourrait, sans mensonge,Dire ce que l’on a sentiPendant cette ivresse de songe !
22 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources