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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les apparitions, 1896

Ce que dit la rivière

Maurice Rollinat· 60 vers

Voici ce qu’elle dit dans sa chanson obscure,Tumultueuse ou lente, avec calme ou fracas :« – J’aime les rochers gris, les arbres délicatsPenchant toujours sur moi leur ombreuse figure.

Entre ces bons témoins, discrets comme moi-même,Sous le ciel flamboyant, pluvieux, noir ou blanc,Au gré du vent sculpteur de mon miroir tremblant,Dans la buée ardente et dans le brouillard blême,

Je coule, en me berçant de mes propres murmures,Ou mêlant mon silence à celui de mes bords,Et j’emporte au milieu des paysages mortsLe frissonnement vert qui tombe des ramures.

Tandis que mes dormants recèlent invisiblesDes hôtes écailleux vêtus d’or et d’argent,Mon dessus, où zigzague un charme voltigeant,Double en les reflétant ses frôleurs insensibles.

De bocageux îlots dont le sol se crevasse,Sur de hauts chardons bleus montrant de fins oiseaux,Des blocs de nénuphars, des bouquets de roseaux,De lourds chalands moussus décorent ma surface.

Et puis, c’est un trio de cannettes qui joueOu glissotte en suivant le mâle émeraudé,Aux abords d’un moulin poudreux et lézardéDont paresseusement je fais tourner la roue.

Nuancée à mes bords des teintes des feuillages,Je reproduis, mouvants et clairs en mon milieu,Tous les rayons nimbés de l’astre jaune en feu,Avec des coins d’azur et des pans de nuages.

Si, basse et surchauffée, à la fin je m’ennuie,Quelque orage amassé que j’écoute surgirÉclate ! – Je remonte et me sens rafraîchirPar les torrents de pleurs que me verse la pluie.

Qu’un noyé par hasard rampe au fil de mon onde,Je berce doucement son humide sommeilSous mes arbres touffus abritant du soleilCe mort figé comme eux dans la stupeur profonde.

Il est des nuits d’été, de printemps et d’automne,Où la lueur revêt d’argent les arbrisseaux.Nacre les airs, le roc, l’herbe – et fait de mes eauxUn bain de diamant que le zéphir festonne.

Les beaux soleils couchants dont saignent les collinesDorment sur mes profonds, tournent dans mes remous,Et j’engloutis leur âme alors qu’au fond des trousS’éveillent des cris sourds et des notes câlines.

J’entends chanter l’amour, la mort et la tristesseAvec les rossignols, les hiboux, les crapauds :Et, quand l’ombre s’étend sur la terre au repos,La blancheur de l’étoile est ma rôdeuse hôtesse.

L’écho du voisinage empli de somnolenceNe m’entend guère plus que la brise qui fuit,Et souvent, même après un déluge, mon bruitReste pareil à ceux qui rythment le silence.

Les nuits, sur mes dormants, quelquefois je remarque,Mêlés de glissements à murmures fondus,Des bruits de baisers pris et de baisers rendus :L’Amour au clair de lune errant dans une barque !

Telle mon onde heureuse aveuglément se guideVers le cours inconnu des rivières mes sœurs,Et, sans jamais vieillir, au gré des vents berceurs,Je roule mon destin d’éternité liquide. »

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources