Les apparitions, 1896
Le cheval blanc
De taillis en taillis, de pacage en pacage,Je rentrais à pas lents, seul, entre chien et loup,Quand un grand cheval blanc m’apparut tout à coupImmobile au milieu d’un vaste marécage.
Les crapauds commençaient à sortir de leur bouge,Et l’air devenait froid, le silence troublant…Je marchais, intrigué par ce grand cheval blancTaché, me semblait-il, de noirâtre et de rouge.
En avançant, voici, glacé d’horreur suprême,Ce qu’en un de ces fonds les plus hideux du valJe vis distinctement dans le jour déjà blême :
Grimpé rampeusement par ses pattes bossues,Plein d’une soif tenace, un peuple de sangsuesS’abreuvait aux flancs creux du fantôme-cheval.
Morne, au pied d’un arbre enchaînée,La pauvre bête se laissantGoutte à goutte pomper le sang,Inclinait sur les joncs sa tête résignée
Au moment où j’allais pouvoir le secourir,Tari, desséché, roide, il tombait pour mourir.Et je m’enfuis, plaignant l’humble victime, commeJe maudissais son bourreau – l’homme !
J’ai longtemps conservé la peurDe cette sinistre rencontre.Et, parfois, quand le soir exhale sa vapeur,Mon souvenir me la remontreLa grande forme blanche, affreuse de stupeur !
27 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources