Les apparitions, 1896
Les trois tigres
Étirant leurs ongles qui râclent,Avides, au bout des roseauxIls tendent leurs brûlants naseauxEt sourdement grondent, renâclent.
Soudain, l’odeur de la femelleLes a soulevés furibonds…Dans la clairière, à mêmes bonds,Ils viennent d’arriver comme elle.
Avec des courbes de serpents,La queue allant, venant, dressée,Cou tortu, babine froncée,Ils s’entre-regardent rampants.
Et, brusquement, pour la tigresseLes trois tigres se sont rués !Et déjà les voilà noués :Elle, en miaulant se caresse.
Et la rage confond ces bêtesVoulant le massacre et la mort,De tout l’épouvantable effortDe leurs membres et de leurs têtes.
Crispée aveugle comme un ver,Sans qu’elle s’ôte et se rabatte,Plonge et replonge gueule ou patteDans la nuit rouge de la chair.
C’est un bloc jaune à barres noiresQui moutonne et grouille, grinçant,Mêlant des baves dans du sangEt des griffes dans des mâchoires !
Mais leur embrassement hideuxSe desserre… De chacun d’euxSort du râle, puis du silence.
Et la mort de ses trois amantsS’achève lente, aux bâillementsDe la tigresse en somnolence.
34 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources