Les apparitions, 1896
Le corbeau empaillé
Empaillé ?… C’est indéniable !…Mais qui donc de la sorte a bien pu l’empailler ?…Quelque étrange savant ? peut-être un vieux sorcier ?A moins que ce ne soit le diable ?…
Dans le jeu des ombres furtivesEt des lueurs frôlant tel meuble ou tel portrait,Par sa présence il met comme un frisson discretSous la stagnante des solives.
La pulsation de la vieHabite obstinément ce mannequin noir-bleuDont l’air si naturel, si vrai, surprend si peuQue personne ne s’en défie.
Il faut avoir touché la bêtePour se persuader qu’elle n’est qu’un objet ;Et même encore après, de loin, on est sujetA lui voir remuer la tête.
Au-dessus de la cheminée,Rapace, il apparaît perché, tel qu’au momentOù d’un arbre il allait se ruer lourdementSur la charogne empoisonnée.
Oui ! son beau plumage sévèreCouve en le trahissant l’animé de son corps !Ce n’est sûrement pas le froid regard des mortsQui reluit dans son œil de verre.
Bourré d’ouates et de laines,Malgré les fils de fer qui remplacent ses os,Il demeure encor là, le chacal des oiseaux,Le carnassier des grandes plaines.
Dégageant des songes funèbres,Il incarne le deuil et le mauvais destin,Comme il évoque aussi ce spectre clandestin,Prince du mal et des ténèbres.
C’est pourquoi dans ma solitude,Lui voyant si vivants ailes, yeux, ongles, bec,Maintes fois, j’en ai peur, et je l’évite avecUne réelle inquiétude.
Fin d’automne, quand il brouillasse,Le soir, quand ses pareils ici viennent rôder,Je frémis, en étant presque à me demanderSi ce n’est pas lui qui croasse !
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources