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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les apparitions, 1896

Le jour des morts

Maurice Rollinat· 76 vers

C’était le jour des morts qui met sur les chaumières,Sur les ondes, les prés, les bruyères, les bois,Comme le reflet noir et blanc des cimetières.

Mieux encore la brume évoquait le suaire,Et, spectres des chemins, davantage les croixInfligeaient au passant le rappel mortuaire.

J’errais sans but, en compagnieDu frisson peureux et navré,Dans un paysage enterréTrainant mon horreur infinie.

La bruine épaisse d’automneRecouvrait d’un poisseux linceulLe val qu’elle rendait plus seul,Plus hideusement monotone.

Hâve en ses grands feuillages brunsÉplorés sur le gris des roches,L’horizon, tout geignant des cloches,Semblait gémir pour les défunts.

Et, pleur aigu, sanglot qui tinte,Uniforme dans sa longueur,Le glas sorcier creusait mon cœurDu goutte à goutte de sa plainte.

L’eau plate figeant ses ténèbres,La terre nue et le ciel blanc,Tout s’harmonisait ressemblantAvec mes sentiments funèbres.

Ici, l’amas terreux des pierresFormait des ossements flétris ;Là, couchés, de vieux troncs pourrisSemblaient des gisements de bières.

Une émanation d’alarmesDe partout suivait mon chemin :La pluie exprimait l’être humain,Le symbolisait dans ses larmes.

Dans l’air morfondu le vent tièdeRappelait furtif, murmurant,Le dernier souffle d’un mourantOu le râle qui le précède.

Comme aussi la feuille jaunieQuittant l’arbre énorme ou fluet,Figurait le départ muetD’une âme au bout d’une agonie.

La nature, par sa misère,Par son deuil, sa morosité,Consacrait la solennitéDe ce lugubre anniversaire.

Et je me disais sur ma route,Cherchant en mon cœur plein d’effroiA me composer une foiDes lambeaux d’espoir de mon doute :

« Sans qu’hélas ! mes regrets s’apaisent,Tous ces morts que j’ose appelerFiniront bien par me parlerDepuis si longtemps qu’ils se taisent ?…

La forme aujourd’hui trépasséeSe ranime ailleurs désormais ? »– Une voix répondit : « Jamais ! »Aux prières de ma pensée.

Elle ajouta : « Ton âme fièreInutilement te rongeaEt te ronge. – Elle n’est déjàQu’une exhalaison de poussière,

Vainement ton orgueil se fieA la nuit du gouffre béant :La réalité du néantCouve le songe de la Vie… »

Tout à coup, l’arc-en-ciel surgitSur le mouillé de la lumière,Par-dessus bois, monts et rivière…Puis, l’astre sombra – l’air fraîchit.

Et voici qu’apparut, brusque, au même moment,Avec un fatidique et long croassement,Un corbeau déployant son vol fier et rapace ;

Je frémissais déjà, je frissonnai plus fort…Ayant cru voir passer la triomphante MortSous l’arc aux sept couleurs du Temps et de l’Espace.

76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources