Les apparitions, 1896
Les deux portraits
Le maître du château – vieil avare que rongeL’inextinguible soif de l’or,Laisse le grand manoir poudroyer dans la mort,Moisir dans le croupi du songe.
Mais, à tous les minuits, quand la lune emblafardeLes antiques appartements,Face à face accrochés, les deux portraits d’amantsPlus concupiscents se regardent.
Puis, ayant tressailli sur le haut mur farouche,Quittant leur cadre en même temps,Ils volent l’un vers l’autre, et se joignent, flottants,Là, dans le vide, bouche à bouche.
Ils se boivent, lents et sans bruit,Pendant qu’au-dessous d’eux, la NuitPeuple de cauchemars le sommeil du vieux ladre ;
Et, quand l’ombre pâlit – avec des soupirs longs,Chacun, pensif, à reculons,Vient se remettre dans son cadre.
18 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources