Les apparitions, 1896
Les deux revenants
Elle rôde la châtelaine,Fantôme triste et regrettant,Dans la chambre au grand lit d’ébène.
Elle flotte ou marche incertaine,Comme une vapeur de l’étang…Elle rôde la châtelaine.
Son œil mort de pauvre âme en peineDarde un long regard furetantDans la chambre au grand lit d’ébène.
Chaque nuit, elle s’y promèneCherchant celui qu’elle aima tant.Elle rôde la châtelaine.
A sa rencontre toujours vaineElle va toujours s’entêtantDans la chambre au grand lit d’ébène.
D’allure imposante et hautaine,Si mélancolique pourtant,Elle rôde la châtelaine,
Ayant comme une ancienne reineUn geste qui monte et s’étendDans la chambre au grand lit d’ébène.
D’un pas furtif comme une haleineQui ne se voit, ni ne s’entend,Elle rôde la châtelaine.
Haute en son blanc linceul qui traîne,Ici, là, touchant, visitant…Dans la chambre au grand lit d’ébène
Sa présence évoque, ramèneLe charme jadis existant :Elle rôde la châtelaine.
Et les murs sous leur vieille lainePlafond, meubles, ont l’air contentDans la chambre au grand lit d’ébène.
Or, la lune bonne et sereineRit au vieux carreau miroitant.Elle rôde la châtelaine
Tandis qu’un rossignol égrèneSes soupirs se répercutantDans la chambre au grand lit d’ébène.
Il vient là des bois, de la plaineUn murmure vague et chantant…Elle rôde la châtelaine…
Mais, d’une manière soudaine,La porte s’ouvre, au même instant…Dans la chambre au grand lit d’ébène
Surgit un spectre : quelle scène !C’est son bien-aimé qu’elle attend !Et la Mort les ressuscitantPour leur passion surhumaineÂme et corps, tels qu’aux jours d’antanJoint le page et la châtelaineDans la chambre au grand lit d’ébène !
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources