Les apparitions, 1896
Les sept veuves
Blondes, brunes, châtaines, rousses,En grand deuil, minaudant avec de petits cris,Les sept veuves, ainsi, content que leurs marisTous les sept eurent des morts douces :
La première gémit : « Mon époux, grand dormeur,Un soir se couche en belle humeur,Le matin, il dormait calme à sa même place,Mais c’était d’un sommeil de glace. »
« A tout propos, le mien avait, geint la seconde,Une intarissable faconde…Un jour, en prononçant : « Que veux-je dire encor ? »Il tomba d’un coup raide mort. »
Bas, la troisième fait : « Le mien, dans la natureJe ne sais comment dire ça…Aimait près d’une haie à… bref, il trépassaDans l’accroupi de sa posture. »
La quatrième avec force gestes, s’exclame :« En fumant, le mien rendit l’âme…Si bien qu’on le coucha dans sa bière, gardantEncor sa pipe entre ses dents. »
« Mon mari décéda, soupire la cinquièmeQuand il écrivait ceci même :« Ma santé refleurit ! Jamais en véritéJe ne me suis si bien porté. »
La sixième sanglote : « Ah ! cher époux ! sa perteNavre mon cœur ! mais il eut certeLa plus joyeuse mort du monde, celui-là…Il mourut, riant aux éclats ! »
« Eh bien ! dit la septième avec un œil noyé,Le mien eût le trépas le plus émerveillé,Puisque juste il mourait lorsque sa chair ravieExhalait dans mes flancs les germes de la vie !…
Sans doute, elles voulaient savoirSi pour d’autres la mort serait si fortunée.Car peu de temps après, les sept femmes en noirRecontractaient une hyménée.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources