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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les apparitions, 1896

Les fossés

Maurice Rollinat· 96 vers

Leur fond a pris des couleurs vertes,Ainsi que leurs bords il fleurit,Avec les eaux vives souritEt songe avec les eaux inertes.

Ils pompent la fraîcheur de l’ombreEt le vertige du parfumDans un clair-obscur gris et brunQue le feuillage rend plus sombre.

A l’ordinaire ils n’ont pour hôteQue l’humble infiniment petitEt leur calme se divertitD’un grillon qui rêve ou qui saute.

Puis, sur leurs parois se rassemblentDes papillons dont le vol douxÉvente les petits caillouxParmi les brins d’herbe qui tremblent.

Ouvrage de la main humaine,Ils deviennent plus ou moins tôtCreux de colline ou de plateau,Plis du vallon ou de la plaine.

Au gré de la températureTravaillés par l’eau, les gazons,Ils prennent comme les façonsEt les aspects de la nature.

Égouttoirs des prés, des pacages,Des taillis, des vignes, des champs,Sous les buissons droits ou penchants,Ils ont des airs de marécages.

Un peu de l’âme de la terreEt du fantastique du soirY couve. Ainsi qu’en un puits noirOn y sent ramper du mystère.

Quand les soleils couchants s’y dardent,Ils font des cloaques de sang,Et, lorsque la lune y descend,Des gouffres blêmes qui regardent.

Il en est où le pied s’enfonce,De secs, de nus et de boisés ;Les uns que la pluie a creusésEt d’autres comblés par la ronce.

On en trouve où, saillant difformes,Des végétements racineuxS’enchevêtrent, semblent des nœudsD’immobiles serpents énormes.

Infiltrés par des eaux lointainesOu proches, suivant les terrains,Ceux-ci sont des lavoirs chagrins,Ceux-là de riantes fontaines.

Plusieurs herbus, d’un mouillé vague,Montrent maint champignon nabotRosé sous son petit chapeauEt colleretté de sa bague.

D’autres humides – bourbeux presque,Seront la tranquille oasisDu mignonnet myosotisEt du gros chardon gigantesque,

Tout le jour longés par la chèvre.Aux crépuscules pluvieuxIls sont l’abri mystérieuxDu lapin sauvage et du lièvre.

Comme aussi, la perdrix blesséeLes rencontrant sur son cheminS’y blottit contre l’être humainQui la poursuit dans sa pensée.

Courbant sa tête plate et raseLa couleuvre guettant de hautAttend longuement qu’un crapaudVienne y bomber l’herbe ou la vase.

Certains, broussailleux dans l’eau morte,Se voient franchis par un grand loupFaisant basculer sur son couLe mouton bêlant qu’il emporte.

Au long des routes et des chaumesParfois la misère, le soir,Sur leurs rebords fera s’asseoir,Dormir ou songer ses fantômes.

Entre leurs ajoncs, leurs fougères,Ils deviendront les auditeursD’un colloque de malfaiteurs,D’une causette de bergères.

L’un entend rire d’allégresseComme l’autre entendra pleurer.Plus d’un surprend à soupirerDeux voix qui fondent leur ivresse.

Car çà et là, tel couple y tombe,Figurant aux pâles clartésDeux amants morts ressuscitésS’étreignant dans la même tombe.

Le silence qui les écrase,La moite horreur qui les enduit,En font une chose de nuitBâillant dans une louche extase.

Et, quand la nature s’endeuille,Ils sont la tranchée où, souvent,On voit balayés par le ventBien des cadavres de la feuille.

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources