Les apparitions, 1896
Les horizons
Avec le mal entour de leur teinte pâlie,Fermant de vaporeux la noble immensité,Ils font au paysage une mysticité,Comme un grand sanctuaire à sa mélancolie.
Que de regards vers eux se calment ou s’éplorent !Et que de fois le cœur s’y confronte en secret !Ils sont contagieux de l’espoir, du regret,De la joie ou du deuil que leurs lointains arborent.
Dominant les ravins, les terres et les ondes,Gigantesques ou bas, montagneux ou boisés,Ils fascinent le rêve, – et, jusques aux pensers,Projettent le reflet de leurs stupeurs profondes.
Tout le jour, l’imprécis des rocs et des feuillagesS’y transforme, – et, quand l’astre y croule agonisant,On dirait, monstrueux, sous un voile de sang,Des chaos de cité, de mers et de nuages.
On les voit, pleins du vague où le brouillard les plonge,Spectres pétrifiés dans leurs enchantements.Davantage fanés, blêmes, éteints, dormants,Ils sont encore plus magiciens du songe.
Joignant le ciel, – mêlant à leur cime fondueSon azur clair ou pâle – égal ou pommelé,Ils vivent son aspect léthargique ou troublé,Couvent sa confidence à travers l’étendue.
Les mêmes horizons, vision coutumière,Ont le don de distraire autant que d’attrister,Demeurant toujours neufs pour vous faire assisterAu jeu fantomatique et doux de la lumière.
Seul, l’horizon des pics, comme d’un sortilège,Nous opprime à jamais d’un cauchemar vainqueur ;Encore, maintes fois, le noir ennui du cœurSe console à souffrir l’ennui blanc de la neige.
Ayant, lorsqu’au printemps la nue est découverte,Le murmurant silence et la gaze qui rit,Ils semblent dégager sur tout ce qui fleuritLe radieux de leur immobilité verte.
Du poids de son soleil l’été qui les écraseDans leur gloire déjà met de l’accablement ;Sous le ciel travaillé d’un orageux tourment,Ils regardent croupir les choses en extase.
Teintant à l’infini leur masse monotoneD’un pompeux coloris si triste en ses éclats,Ils sonnent pour les yeux les mystérieux glasDes beaux jours figurés par les feuilles d’automne.
Et l’hiver, au stagnant dénudé de l’espaceIls ajoutent leur mort et comme leur terreur :L’ombre de leur squelette affreuse de maigreurÉtend son âpreté sur cette carapace.
Dans ces plaines d’ennui, dont la longueur avideSe déroule uniforme, et sans un arbrisseau,Sans un spectre de roc, de ronce ou de roseau,Les horizons perdus sont les décors du vide.
C’est là, sur ce hideux théâtre si désert,Qu’un soir, je vis le drame effrayant de l’AbîmeQue la Foudre elle seule à la fois parle et mimeAvec les grondements, les gestes de l’Enfer.
Alors, les horizons figés et taciturnes,Tous quatre horrifiés par leurs apprêts nocturnesTremblaient et mugissaient du tumulte des cieux,
Et, par instants, changés en montagnes de braise,Faisant flamboyer l’ombre où se brûlaient mes yeux,Cerclaient le gouffre plat d’une ardente fournaise.
62 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources