Les apparitions, 1896
Les papillons blancs
Il a plu : le soleil qui perceLa brume de rougeoiments clairs,Allume aux lourds feuillages vertsTout l’emperlement de l’averse.
Le soir vient, la nue en extaseSourit à la terre en stupeur…Les lointains bleus dans la vapeurFont une ceinture de gaze.
Les deux petits papillons blancsVont folâtrant de compagnieAu-dessus de l’herbe vernieEt de ses grands miroirs tremblants.
Lustrés par la molle lumière,Comme guidés par le zéphyr,Ils passent plus doux qu’un soupirAu ras de l’herbe et de la pierre.
Le même vouloir les enlèveEt les rabat sur une fleur :Même taille et même couleur…Ils sont accouplés par le rêve !
Fondant leur vol dans l’unitéDe leurs zigzags jamais contraires,Ils sont les deux beaux petits frèresDu vagabondage enchanté.
Ces petites formes ailéesSont légères comme un reflet…Le blanc du lys, le blanc du laitY chantent leurs gloires mêlées.
Toute la nature déserteMet son mystère et sa fraîcheurDans ces deux gouttes de blancheurAu fond de l’immensité verte.
Ils figurent dans l’étendueLe voyagement hasardeuxDe mignonnes feuilles perduesQui seraient blanches toutes deux.
On dirait, tel est leur prestige,Deux pâquerettes de buissonQui, pour rôder à l’unisson,Ensemble auraient quitté leur tige.
Il a, leur nageotant manège,Vacillant, tourniquant, virant,Un flottant moelleux qui les rendPareils à deux flocons de neige !
Si douce en l’atmosphère tiède,Leur teinte mystique reluit…Ils vont, l’enchantement les suitComme le charme les précède.
En spirale, à replis soyeux,Se resserre et se redénoueLeur voltigement qui se joueÉlastique et silencieux.
En battant l’herbe parfuméeDe leur fantasque trémolo,Ils ont les mouvements de l’eau,Du brouillard et de la fumée.
Frôleurs du sable et de la ronce,De la roche et de l’arbrisseau,Du clair et gazouillant ruisseau,De l’étang muet qui se fronce,
Par ces grands silences moroses,Au travers de l’espace bleu,Ils ont l’air d’emporter un peuDe l’émanation des choses.
Ils semblent, si tard en tournée,Le regret furtif et tremblant,L’adieu mélancolique et blancDe cette expirante journée.
Autour d’eux, c’est la mort ravieDu murmure et du mouvement…Ils sont ici dans ce momentLes seuls fantômes de la vie.
Et chacun d’eux évoque aux yeuxEt symbolise à la penséeL’âme du sol errant bercéeSous l’attendrissement des cieux.
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources