Les apparitions, 1896
Un misanthrope
Je dis aux hommes : « Aujourd’hui,Mes sentiments ne sont plus vôtres !Et je me passe de vous autresPar la puissance de l’ennui…
Du grand ennui de la penséeQui bâille devant l’inconnuEt du cœur las bien parvenuA l’indifférence glacée.
La routine de la Nature,Sa bonne résignation,M’ont guéri de l’obsessionDe la funèbre pourriture.
A force de remplir mes yeux.Les plaines, les lointains, les cieuxM’ont infusé leur paix profonde ;
Et je ne fais pas autrementQue de pratiquer en l’aimantL’ennui des arbres et de l’onde.
Mort à la femme comme au livreJe suis sans peine et sans plaisir,Sans regret – comme sans désirDe tout ce dont l’homme s’enivre.
Je n’ai plus de but à poursuivre,Je vais sans craindre et sans haïr,Sans protester, sans m’ébahir,Méprisant l’or comme le cuivre.
Mon âme exempte de tempêteEt n’ayant plus à fermenterMe permet enfin de resterEn bon accord avec ma bête.
Conscient de tous mes instantsJ’assiste un peu comme le tempsAu végétement de ma vie.
Quelles choses pourraient agirSur moi ? – J’en prends, sans réfléchir,L’impression triste ou ravie. »
Or, comme il finissait de grogner en lui-mêmeCe soliloque fier – dans le jour déjà blêmeIl entendit un glas très au loin qui tintaitGoutte à goutte, au milieu du vallon, et c’était,Cette larme de bruit tombant dans le silence,D’un plaintif insistant, morne en sa virulence !Le sanglot de métal vibrait, signifiantQue le trépas seul règne et que tout est néant.Quoi ! la nature est morte aussi ! l’onde et la terreNéant ! – Oui ! répondait le glas dans le mystère :« Je pleure avec la mort de votre humanitéLe vide de l’espace et de l’éternité ! »Le misanthrope eut froid au fond du cœur, et, commeUn bon vieux mendiant passait là, tout chargé,Il fit route avec lui, se sentant soulagéPar cette présence d’un homme.
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources