Les bêtes, 1911
L’aigle
L’aigle est l’enfant des rocs où s’incruste sa griffe,Tout le fauve des bois se retrouve, augmenté,Dans son plumage épais et plat, trop dur planté,Trop dru pour que jamais nul vent ne l’ébouriffe.
Ses yeux de braise ardente aux luisants de citernes,Avec leurs durs regards aussi longs qu’acérés,Vrillent l’obscur compact des bas-fonds enterrés,Lisent le labyrinthe égarant des cavernes.
Déjà si beau perché, l’aigle se transfigure,Est le roi de l’éther et l’âme du zénith,Quand ses ailes battant les monstres de granitOnt dans leur planement roidi leur envergure.
Seul son haut vol que rien ne devance et n’arrêteMet une ombre de vie au bleu des cieux déserts.Vogueur indéfini dans la houle des airs,Il a deux avirons qui brassent la tempête,
Et son bec qui saurait lui creuser un repaire !Aux taillants et crochu par les glaciers fourbis,Fait pour hisser aux rocs la bêlante brebisEt pour clouer au sol la sifflante vipère !
Brusque, au poitrail d’un bœuf, sa serre qui l’enlaceLui farfouille le cœur de son ongleux étau :Alors comme un boucher tranche avec un couteau,Il peut avec son bec le dépecer sur place.
Ainsi construit pour vivre au sein des vastitudes,Il tient vallons, plateaux, profondeurs et lointain,Et tandis que, partout, il est sûr du butin,Son vieil orgueil amer peuple ses solitudes.
Après qu’il a mangé bien fraîche sa victime,En laissant la carcasse au charogneux vautour,Il repart en tous sens ou reprend tour à tourSon fougueux va-et-vient du faîte et de l’abîme.
Du fond des noirs chaos dont la mort est l’hôtesse,Où l’arbre est l’englouti des gaves, des limons,Il s’enlève, soudain, dans la clarté des monts,Faisant vers leur sommet fulgurer sa vitesse.
Puis, dans ces trous béants de la terre en désastre,Si prompt il redescend qu’il a, presque à la fois,Joints et mêlés sur lui, souffles chauds, souffles froids,La poussière de l’onde et la vapeur de l’astre.
Aussi sûr que l’insecte au fin bout d’une tige,Il se tient sur un pied aux aiguilles des rocs,De la sorte, au-dessus des puits d’ombre et des blocs,Il aime à savourer son dédain du vertige.
En déluges croulants le ciel peut se dissoudre,Il prend son large vol tenté par l’incertain,Croise avec les éclairs son lorgnement hautain,Aspire le cyclone à côté de la foudre !
Les reflets de la neige et ses froides épicesLui font les airs plus purs, plus subtils et plus blancs,La rumeur des sapins vert noir, toujours tremblants,Berce sa songerie au bord des précipices.
Ces arbres mettent là, par le deuil de leurs teintes,Comme un lien d’horreur sauvage entre eux et luiEt la communion de son royal ennui,Par son silence altier s’opère avec leurs plaintes.
Ayant l’azur pour toit, la terre pour auberge,Le culminant obstacle et le vent pour jouets,Farouche il reste, au gré de ses âpres souhaits,Le solitaire intact dans sa liberté vierge.
Son nid, même sa proie, amours, progéniture,Qu’importe à son humeur qui veut l’espace fou !Délaissé volontaire, il sacrifiera toutA ce goût d’abandon qu’il tient de la nature.
Que l’enchantement noir de la nuit taciturnePar les clignotants vils soit recherché, voulu…A l’aigle il faut les feux du grand dieu chevelu,Le mystère aveuglant du flamboiement diurne !
D’un coup d’aile, jailli des plus profonds abîmes,Vorace de soleil, pour s’en gaver les yeux,Il dépasse les monts et reste, glorieux,La hauteur souveraine entre toutes les cimes,
Fauve amant de la nue où tend son vol avide,Il cogne, incorruptible en sa morne fierté,Au front de la lumière et de l’immensité,Son rêve d’infini, son ivresse du vide !
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources