Les bêtes, 1911
L’ogre
Le désœuvrement des fourmisLes fait touristes de l’écorceOù s’exercent, narguant l’entorse,Leurs grimpements bien affermis.
Partout, jusqu’au plus haut des arbres endormis,A l’aise, sans qu’elle s’efforce,Chacune va, calme en sa force,Ignorant le vertige et les dangers frémis.
Mais au gouffre vivant leur destin est promis,L’ogre pivert, le plus fin de leurs ennemis,Est là guettant, caché sous une branche torse.Voici que hors du bec, toute entière il a misLa friande longueur de sa langue retorse.Ne pensant pas qu’alors leurs jours soient compromis,Des insectes errants y suivent les fourmis,Et quand ils sont en chœur, bien grouillants sur l’amorce,L’oiseau rentrant sa langue, heureux du mal commis,Engloutit d’un goulu que l’appétit renforce,Tous les pauvres petits touristes de l’écorce.
19 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources