Les bêtes, 1911
Le jugement des bêtes
Par l’œil où quelquefois transpireUn peu du sphinx de leur esprit,Par le presque humain de leur cri,Les animaux semblent nous dire :
Vous ne savez que nos dehors,Mais rien du dedans de nous-mêmes.Pour vous nous sommes des problèmesComme les objets et les morts.
Notre monotone figureN’offre à vos observationsQue d’égales expressionsD’une signifiance obscure.
C’est l’énigme du sentimentQui luit au fond de nos prunelles,Si fatalement éternellesDe calme et d’inétonnement.
Mais nous avons nos deuils, nos troubles,Qui sait ? peut-être nos remords !Deux esprits luttent dans nos corps.Autant que vous, nous sommes doubles.
Nul animal ne se prévaut,Tout comme vous, d’avoir une âme,Pourtant il a dans son cerveauDe la comédie et du drame.
Ces drames ou ces comédies,Qu’en voit l’homme, à peine devinDe notre soif, de notre faim,Et de nos rares maladies ?
Au contraire, en vous notre œil plonge,Y trouvant, quoique vous soyezDes hypocrites variés,La vérité sous le mensonge.
La richesse de vos moyensPour tout ressentir, pour tout rendre,De bien d’entre nous, chats et chiens,Vous fait suffisamment comprendre.
Tels ou tels mouvements nerveuxDe façon brusque ou nuancée,Sont des indices, des aveux,Des montreurs de votre pensée.
Par le nombre de vos mimiques,De vos tics physionomiques,De vos gestes tristes ou gais,Vos dessous nous sont divulgués.
Qu’ils s’échappent ou se renfoncent,Vos regards surtout vous dénoncent,Même aussi votre son de voix,L’air de vos silences parfois.
Vous ne le croyez pas, mais nous vous connaissonsTout de même depuis que nous vous subissons.Nous sentons que vos cœurs ne valent pas les nôtres,
Votre méchanceté nous trouve conscients.Si nous sommes rusés, serviles, méfiants,C’est que nous vous savons plus mauvais que nous autres.
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources