Les bêtes, 1911
L’insecte
Il suit, de l’aube au crépuscule,Les bruits, les silences de mort,L’ombre ou la lumière qui dort,Renaît, s’avance ou se recule.
Il observe l’humidité,La chaleur qui plane ou qui rampe,Le zéphyr mouillé qui détrempeSon impondérabilité.
Il a le frisson brusque ou vagueDe l’orage proche ou lointain,Et sa fuite est plus qu’un instinctAussitôt que l’éclair zigzague.
Bleu-roux, d’ébène ou d’émeraude.L’insecte a l’humble visionDe toute la création.Pendant qu’il glissotte ou qu’il rôde.
Il connaît l’odeur des saisons,La couleur des températures,Il voit le reflet des peinturesOu des nudités d’horizons.
Avec leur vol qui se balance,Les papillons gris tout fluetsSont les jolis oiseaux muetsDe ce doux chercheur du silence.
Les tout petits morceaux de terre,Les creux obscurs, les talus frais,Les dessous des buissons discrets,Lui communiquent leur mystère.
Il est le clairvoyant frôleurDe la pierre un peu malaisée,Et de la goutte de roséeQui vacille dans une fleur.
S’il n’est ni papillon ni mouche,Il a peur de tout ce qui luit,Devant une flamme il s’enfuitEt l’eau trop vive l’effarouche.
Il vaincra l’obstacle mouvantEt gravira la pente raidePour si peu que lui vienne en aideLa bruine qui bat le vent.
Pour son labeur ou son sommeil,Qu’il veuille le clair ou le sombre,Il sait choisir le recoin d’ombreEt la cachette de soleil.
Du sentier, il serait l’errant,Le glisseur tranquille moins rare,S’il n’y craignait un pied barbareOu simplement indifférent.
Suivant qu’il songe, qu’il pâtureSur le vif ou sur le défunt,Qu’il cherche l’âme du parfumOu le cœur de la pourriture,
Il choisit son jour quand il sortPour festiner à son envie,Le temps léger cher à la vie,Le temps court qui plait à la mort.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources