Les bêtes, 1911
Le renard et la poule
Par un temps gris terne où lézard,Ruisseau, gravier, rien ne scintille,Un renard trottine au hasard,
Chassant distrait, d’un pied musard,Guignant l’arbre où l’oiseau sautille,Écoutant le marais bavard.
Râblé sec, flancs plats, pauvre en lardSous le poil rouge qui l’habilleEt plus ventre creux que pansard,
La queue ample, museau fouinard,Oreille en pointe, œil clair qui vrille,Tel il s’avance, goguenard.
Sans souci de ses ruses, carIl sait que son sac en fourmilleA mi-gueule, il rit papelard.
Pourtant, il n’a vu nulle partMiel, gibier, raisin qui pendille,Et le jour touche à son départ.
Mais soudain, quel fumet, quel nardMonte à son nez qui s’écarquille !De la volaille ! Oh ! le veinard !
Le vieux matois rampe cafard,Souple et muet comme une anguille.– La poule a senti le renard
Et du gloussement, du regard,Hèle sa petite familleBuissonnant, follette à l’écart.
Chaque poussin, d’un air fuyard,Vers sa mère, en hâte, boitille,Et devant leur tas piaulard.
Elle, fière, d’aspect hagardSe hérisse, son œil pétilleEt voilà qu’au fond du brouillard
Apparaît l’ogre. C’est trop tard…Non ! la tendresse l’émoustille,Elle s’abat d’un vol criard
Droit sur sa tête comme un dardEt plante son bec en faucilleDans les yeux jaunes du gaillard.
Et tandis que le vieux renardAveuglé tourne et se tortilleN’étant plus du tout goguenard,
La poule dans le jour blafardRentre à la ferme où regrappilleSon petit monde frétillard.
45 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources