Les bêtes, 1911
Le vieil ours
Jadis il habitait les forêts montagnardesAu-dessus des gaves du roc,Hantait les arbres verts, et les pierres blafardesJoints pêle-mêle tout d’un bloc.
D’un pied sûr affiné de son prudent manègeIl allait, hardi gravisseur,Dans l’effroi du silence horrifiant la neigePar le velu de sa noirceur.
Son flair insurprenable en ces cols, ces ruelles,En devançait l’inattendu,L’avisait des parois aux arêtes cruelles,Du bord lisse, oblique ou fendu.
Ayant toujours trouvé l’avalanche propice,Il s’égarait dans les glaciers,Traversait le torrent, longeait le précipice,Voisin des aigles carnassiers.
Il regardait crouler les hautes cataractes,S’étourdissait de leur rumeur,Dans le vent écumeux des lourdes eaux compactesDélectait sa sauvage humeur.
Maintes fois, plus d’un pic a vu sa forme bruneSaigner des pourpres du soleil,Ou se dresser bleuâtre et vague sous la luneAu-dessus d’un lac en sommeil.
N’étant plus jeune il a descendu la montagne,Il a de quoi vivre et marcherDans les replis déserts de cette âpre campagneMoitié terre et moitié rocher.
A présent, en fait d’escalade, il se contenteDe la remontée à son trou,Et dans un bon endroit herbu, sans casse-cou,Il grimpe à l’arbre qui le tente.
Autour du tronc, s’il a des étreintes moins franchesEt des hissements plus douteux,Ses pieds de caoutchouc ne montent pas boiteuxLeur escalier de grosses branches.
Toujours fouineur du roc, de l’herbe et de l’écorce,Cet ours âgé, rhumatisant,Montre, par son regard et son museau luisant,Qu’il a conservé de la force.
Rentrés, comme fondus aux poils qui les recouvrent,Ses vieux ongles noirs, longs et gros,Deviennent des tranchets, des tenailles, des crocs,Lorsque ses colères les ouvrent.
Pressé par le danger, il est assez robustePour que, d’un seul embrassement,Il étouffe son homme en faisant rendre au busteUn instantané craquement.
Du premier coup, sa patte à la si lourde allure,Mais si preste en son épaisseur,Décapuchonnerait le crâne du chasseurDe tout son cuir à chevelure.
Il arrache un arbuste, il écrase un buisson,Et quand à la marche il s’entraîne,Souvent, au plus scabreux, son épaule a raison,Du quartier de roc qui le gène.
Or, l’ours que, malgré l’âge et les infirmités,La gourmandise encor gouverne,Vient de quitter le jour triste de sa cavernePour les radieuses clartés.
Il rôde au pied du mont, tout seul sous le grand ciel,Hérissé, brun, couleur des roches,Ses petits yeux dans les coins prochesOnt cherché vainement les cachettes de miel.
C’est l’automne, il s’en va, poète à sa manière,Rêvassant, flâneur du chemin,Curieux des objets baignés par la lumièreQu’il admire d’un air humain.
Comme pour l’exprimer son grognement harangueLe paysage qui mûrit,Et gai, sur son derrière ou se dressant, il rit,Gueule ouverte et suçant sa langue.
Tout à coup, il entend bourdonner des abeillesTandis que, juste au même endroit,Il renifle une odeur de fourmillière et voitUn feuillage à boules vermeilles.
Il a vite fait un salmisDe fruits, de miel et de fourmis.Et de la régalante fête,Emportant un triple bon goût,A quatre pattes et debout,Il rentre en dodinant sa tête.
82 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources