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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les bêtes, 1911

Les chevennes

Maurice Rollinat· 72 vers

En cet automne tiède et moiteDu commencement jusqu’au bout,Les chevennes ont en leur saoulTout ce que le poisson convoite,

Près des ponts, des moulins, des souches,Trouvant traînés par les ruisseauxLes bons limoneux vermisseauxQu’ils préfèrent encore aux mouches.

Grosse tête, bouche vorace,Ils ont flâné, se rassemblant,La crue ayant rendu plus blancLe bel argent de leur cuirasse.

Leurs nageoires rouges et fortes,Avec leur queue en éventail,Ont ramé, sans trop de travail,Sur leur grand lit de feuilles mortes.

Mais leurs yeux de grenouille verteEn leurs cercles d’or si subtilsOnt signalé plus d’un périlA leur trac toujours en alerte.

Les très gros, ceux d’expérience,Ont dû gêner leur mouvementEt n’avoir de circulementQue bridé par leur méfiance.

Partout ils ont vu la menace,Senti le piège du filet,De la ligne, du carrelet,De l’épervier et de la nasse.

Car bien des gens rêvant fritures,Matelottes et courts-bouillons,Par ce temps tiède à papillonsOnt péché mieux qu’à l’aventure.

Mais brusquement le vent de biseA lâché le froid dans les airs,Et morte entre ses bords désertsMaintenant, la rivière est prise.

Enfin ! se disent les chevennes,La glace va nous protéger !Nous murer contre le danger !Toutes les pêches seront vaines,

Et, tout en souhaitant l’aubaineDe quelque délicat mangerIls vont et viennent, sans songer,Qu’un pécheur ne craint pas sa peine.

Et justement il en vient unQui trouve le temps opportun,Que son flair savant lui désigneFameux pour la pêche à la ligne.

Devant l’hameçon bien couvertD’un long, charnu, rouge et gros ver,Il faudra bien que se hasardeLe chevenne le plus en garde !

Sa place prise, il coupe, arrache,Casse la glace avec sa hache,Dispose, étroit et rond, un trou,Et le voilà fixe à son coup !

Sous la ramure chauve et roideVerticalement sur l’eau froide,Dort inerte le bouchon blanc.Soudain, il tressaille, et, filant,

Plonge oblique ; l’homme veut suivreLe fil ; il tire : Un de deux livres !…Il remet sa ligne : Un encor !La douzaine a le même sort !

Devant ces brusques envoléesS’enfuient par bandes affoléesLes chevennes ayant enfinPlus de prudence que de faim,

Et se disant entr’eux qu’en somme,Avec ou sans croûte, leur eauEst pénétrable à ce bourreau,A ce perfide appelé l’Homme !

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources