Les bêtes, 1911
Lézard d’hiver
En ce beau jour d’hiver qui joue au temps d’été,Par l’extase de l’eau qu’un flamboiement irise,Par l’azur cru du ciel, le velours de la brise,Un tout petit lézard quitte sa cavité.
Presque illusionné, malgré l’herbe âpre et grise,Se semblant à lui-même un peu ressuscité,Il refrôle en stupeur de son train glissoté,Un arbrisseau qui pèle, une mousse qui frise.
Mais vite refigé, tout roide, il reste à jeunDevant les moucherons qui dansent comme en juin,Et si bien sa torpeur léthargique l’emporte,Qu’à mon pas, lui qu’un rien fait fuir si diligent,Il demeure engourdi sur une feuille morteOù la fiente d’oiseaux a mis son blanc d’argent.
Passe un pauvre à bissac qui dit : « L’ciel vous conserve ! »Puis avec un accent bonhomique et narquoisIl ajoute en lorgnant la bête que j’observe :« Y a pas ! Faut q’ça croupisse à l’époque des temps froids !I’ s’est trompé d’saison ! C’est que’qjeune ! Si d’hazardLes morts rentr’ pour un temps dans leur personne ancienne,M’est avis qui doiv’ êtr’ caillés comme ce lézard,Quand c’est la première fois qu’i r’viennent ! »
22 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources